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Guy Béart
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Ecrire des romans - Impacts de l'enfance
Impacts de l'enfance sur la vie
Ce ne sont encore que des ébauches qui prennent sens et forme peu à peu....
A l'origine, le frère et la sœur vivaient dans les Pyrénées. La famille était pauvre, les enfants gardaient les moutons. Les bêtes ils s'y étaient attachés tout jeunes. Les veaux, Geogine les trouvait doux, mais ils ne pouvaient pas garder les moutons toute leur vie. Couper le bois, ramasser les feuilles sèches pour la literie, tirer devant les vaches pour labourer tandis que leur mère tricotait ses combinaisons, faisait sa pâte pour les nouilles, le pain, pétrissait, roulait, étirait sans cesse avant de mettre dans le four ou de faire sécher pour mettre dans une boîte. Elle faisait le savon aussi en rassemblant tous les gras qu'elle pouvait trouver, la pauvre : du suif de mouton, de bœuf, du gras de poule, et elle mettait le tout à fondre dans son chaudron, retirait les peaux, les restes de viande, ajoutait de la soude caustique en paillettes, achetée au marché noir et de la gomme arabique... Il fallait ensuite faire cuire à petit feu et remuer, tourner pendant deux heures d'affilée. Quand l'ensemble se solidifiait un peu, vite, elle mettait dans un moule. Elle démoulait une douzaine de jours plus tard et découpait la masse en cubes de savon. Elle rassemblait même les débris avec une goutte d'eau de Cologne qui servait à lier l'ensemble et à reformer un nouveau pain de savon. Le père faisait lui les bouteilles de piquette.
La salle de classe était installée dans une ancienne ferme achetée après la mort du dernier propriétaire. Dans le fond de la courette, la toiture de la vieille étable achevait de s'effondrer. Ses murs tombaient en ruines et elle exhalait des relents nauséabonds qui avouaient fortement à quel usage servait cet édifice délabré. Les jours de pluie les élèves devaient se calfeutrer dans un local plutôt exigu pour tant d'enfants. Quand Georgine et son frère entraient dans la pièce, un murmure confus les accueillait, dominé bientôt par le bruit des pieds déplaçant les petits réchauds à braise, unique moyen de chauffage.
C'était beau sentimentalement parlant, mais ce n'était pas une vie ! Ils avaient bien été à l'école, c'était eux qui écrivaient les lettres, les papiers pour le père.
Dans les marchés, bien que ceux-ci fussent leurs meilleurs moments, les moments où on leur donnait parfois une praline ou une crêpe, les moments où ils pouvaient admirer le geste précis des paysannes, debout ou accroupies à côté de leur panier, le foulard noir noué sous leur menton, qui suspendaient à leur pouce l'anneau de la balance, faisant glisser les encoches de l'axe à petits coups précis, ajoutant un fruit dans le plateau, donnant un élan du bout des doigts pour que l'équilibre s'établisse. Mais ils se désolaient encore et toujours car les vêtements, les chapeaux, la vaisselle étaient bien sur les étalages, mais inaccessibles pour leur pauvre bourse. Ils se promenaient dans les allées, tristes, un peu envieux. Ils écoutaient jaillir les premières notes de musique des forains qui accompagnaient les foires. le démon des chants barbares et attirant s'emparaient d'eux, les hantait, leur laissait entrevoir d'autres horizons. A part aider les parents, garder les moutons par tous les temps quand le gel les blessait, quand la pluie tombait persistante, froide, monotone, sans discontinuer...ou ces promenades finalement tristes, ils ne trouvaient jamais le moment de jouer. Les ventes qu'ils se permettaient en cachette car ils ne payaient pas la location, ne rapportaient presque rien. Tout était dans le village mortellement ennuyeux.
En famille, on parlait beaucoup d'aller vivre ailleurs. Le chemin de fer devint la conversation favorite des deux enfants.
- Bah, chez nous, rien n'est encore construit, prétendit la mère interrompant le fil de leur rêverie et les pensées vagabondes de chacun.
- Oui, mais cela se fera comme ailleurs, les projets sont en cours, notre région ne peut pas rester isolée indéfiniment.
- Tu ne crois pas Louis que nous risquons des désagréments ?
- Mais non, je pense au contraire que la contrée en tirera profit. Les marchés éloignés seront plus accessibles. Je serai bien content de pouvoir aller vers les grandes villes, vers Marseille par exemple.
Dès 15 ans Louis avait décidé d'y aller à Marseille et seule Georgine avait bien voulu le suivre. Ils s'étaient éloignés sur le chemin encore blanchi de givre où les oisillons sautaient, virevoltaient autour d'eux. Ils avaient été pris par des carrioles , des chars, des bœufs aux naseaux fumants que prenaient la même direction. Louis savait où il allait, il connaissait sa géographie.
Louis et sa sœur étaient persuadés qu'un port où grouillait la foule offrirait des possibilités d'embauche. Au début, ils avaient erré même lorsque la pluie tombait à seaux. Après avoir longé des bassins où sommeillaient de vieux bateaux, ils parvinrent aux premiers entrepôts. Lorsqu'il pleuvait, pour ne pas être davantage mouillés, ils pénétrèrent dans l'un d'eux par la large ouverture. Dans l'immense local s'entassaient des milliers de caisses superposées. Ils se trouvaient au centre des ateliers du port en pleine activité. On réparait des navires.
A la tombée de la nuit ils avaient affaire à des hommes bruyants, avides d'alcool et de bagarres qui sifflaient grossièrement, interpellaient Georgine que Louis protégeait de son mieux. Il leur arrivait même d'assister à des tapages nocturnes ou d'assister à des rapines.
Les samedis soirs, les deux jeunes osaient rarement se rendre aux bals des auberges où les cavaliers aux conversations louches, pleines de sous entendus, avaient perdu bien avant eux leur visage d'enfants. A S. Les parents ne le leur aurait pas permis mais cela leur permettait de connaître des gens, d'avoir des coups de pouce pour trouver un travail ou même un repas chaud de temps en temps. Au début ils s'y hasardèrent timidement provoquant les commérages à cause de leur jeune âge.Ici ce n'était plus comme au pays des joueurs de vielle du Sud Ouest, des musiciens de cabrettes, de danses traditionnelles de l'Ariège. Des musiques venues d'ailleurs remplaçaient les bourrées
Quand il faisait beau, les deux enfants se dirigeaient vers les quais lorsque le port s'activait, tout grouillant d'hommes en mouvement. Dans la masse des voyageurs, au milieu de la bruyante main-d'œuvre, aux abords des grues près desquelles s'amoncelaient des marchandises diverses, louis et Georgine cherchaient toujours à se renseigner sur un éventuel emploi. Bientôt ils n'auraient plus d'argent... Les personnes auxquelles ils s'étaient adressées jusqu'alors, par malchance, n'étaient pas des employeurs. Enfin, Louis avisa un gars portant une casquette bleue à visière, comme beaucoup, encore un marin c'était sûr !
Le personnage, bourru, haussa les épaules avec humeur. -Trouver un emploi ? s'étonna-t-il en bougonnant. Moi, je ne veux surtout pas perdre le mien et je ne sais pas si en vous aidant, je me rendrai service ! Ici, c'est un grand port ! Il y a surement du boulot pour toi le grand, tu as l'air solide, tu peux rendre bien des services, mais ta sœur n'a rien à faire ici. Pour elle c'est plutôt en direction des bureaux et des ménages, qu'il vous faut aller... Louis et Georgine semblaient consternés par ce simple renseignement, depuis qu'ils tournaient dans ce port ! Renseignement qui d'ailleurs ne leur apprenait pas où se trouvaient les bureaux ! Le vieux marin, moins rude finalement qu'il ne le paraissait les regarda surpris et comprit qu'ils cherchaient la direction des bureaux. Il les aida un moment avant de reprendre son travail. Louis et Georgine s'étaient engagés à nettoyer des bureaux et des entrepôts. Puisqu'il le fallait ils feraient leur boulot sans trop rechigner. Pourtant ils devinaient bien que personne ne leur épargnerait les vexations, les insultes, les punitions injustes ou même les coups de pied : c'était le sort traditionnel des enfants misérables.! C'étaient tous des Méridionaux du Sud Ouest. Ils avaient le visage fin, des cheveux bruns, des yeux clairs au regard franc, l'accent du pays et une voix sonore. La bonne humeur était pour le moment de mise. Un moment, elle s'accorda le plaisir doux amer d'évoquer l'image du bien-aimé disparu. Non pas celle des derniers instants, mais celle de leurs belles heures de passion, quand son mari rayonnait de tendresse et de force et qu'elle s'en grisait au point d'oublier ce qui n'était pas elle. Dieu qu'ils avaient été heureux ! Plus peut-être que s'ils avaient pu vivre ensemble le lent cheminement des jours où se révèlent les caractères profonds et où s'usent trop souvent les illusions. Ils n'avaient connu l'un de l'autre que le meilleur.. Bien souvent, Georgine avait essayé d'imaginer Elie vivant auprès d'elle sans y parvenir vraiment. Après la mort de son père, sa mère était restée faible, bronchiteuse. L'accouchement et la naissance du second fils n'arrangea pas sa santé. - Vous vous rétablirez avait dit le médecin et avec les années, vous apprendrez à oublier. Il vous reste vos fils. Pour eux, il faut que le souvenir de votre mari, je ne dis pas qu'il doit disparaitre, mais s'estomper peu à peu. Leur bonheur de petits garçons comme le vôtre d'ailleurs en dépend. - La maison sans lui n'est plus qu'une coquille vide. - De ce père disparu, il vous faudra apprendre à vos fils à en chérir le souvenir mais pas en faire un obstacle à leur épanouissement. Il leur faudrait un père, un père aimant et solide. Ils devront à ce nouveau père de ne pas avoir gardé de cicatrices de la mort du leur. Roger s'était attaché à l'image de ce père trop tôt disparu. Et ainsi à mesure que grandissait en lui la silhouette de ce père au visage de plus en plus flou, se développait un besoin de s'identifier à ce souvenir. Leur mère avant de sombrer dans l'alcool et de mourir d'une affection des poumons les avait en quelque sorte négligés, délaissés et avait refait sa vie. Que savait-elle de cet homme lorsqu'elle l'épousa ? Trop malheureuse et trop promptement séduite, elle n'avait pas cherché à en savoir bien long. Elle était seule avec deux fils, déjà lasse, assez misérable...Mais cet homme avait un passé déjà lourd. Il avait trop bu, querellé... Très rapidement Georgine dut se résigner et elle sombra vite dans la mélancolie. Mais elle ne disait pas tout, cet homme qui devait la sauver de la misère croissante, gagnait finalement peu d'argent. De plus il accaparait tout ce qui était à elle, et le peu qu'il gagnait lui-même, il le dépensait en alcool, l'entrainant peu à peu, dans ses dérives. - Autrefois, quand je l'ai connu, il ne buvait qu'un verre disait-elle en baissant la tête, puis il a pris l'habitude de boire plus, de se rendre aux bars du quartier dès l'ouverture, maintenant lorsqu'il rentre il est passablement éméché.. Le beau père non seulement était ivrogne, peu travailleur et malgré cela d'un orgueil frisant l'arrogance et il avait un caractère vindicatif. Elle ne supportait plus les menaces de saisie, la misère qui s'incrustait, les querelles de voisinage à cause de l'ivrogne. Ses yeux froids fixaient la mère de façon hautaine et ne faisaient qu'effleurer les deux garçons avec insolence comme s'ils n'étaient que des objets sans importance. Elle avait essayé de diminuer les provisions de vin et d'alcool à la fois pour économiser et pour diminuer les beuveries. Les scènes de ménage se multipliaient et les deux garçons n'aimaient pas se trouver au milieu d'elles. La mère, dans son nouveau foyer, avait cela de bon, elle n'avait jamais dit un mot contre leur beau-père, mais on voyait bien qu'elle souffrait. Les enfants de leur côté avaient compris qu'en parler serait comme mettre lourdement les doigts sur une blessure. R avait dès l'enfance assisté à de nombreux témoignages de la cruauté humaine. Son père adoptif lui semblait un monstre sans cœur ni entrailles. Il manipulait sans soin des objets que leur vrai père avait chéris. La vie de sa mère, depuis la mort de son père était devenue un enfer. Elle ne faisait jamais la moindre allusion au nouvel enfant attendu devant les garçons. Elle savait trop ce que coûtait à son aîné, souvent révolté et souvent maltraité par son beau père, de la savoir enceinte de lui. Mais avait-elle jamais cherché à savoir ce qui se cachait sous le front de ses enfants ? En effet, avant de mourir, elle avait eu en plus de R. et de C., deux autres enfants, un garçon et une fille dont cet ivrogne était le père. Le dernier bébé lui, pleurait souvent dans son coin. Quand son beau père lui adressait la parole il aurait suffi de voir la bizarre flamme que l'enfant avait dans les yeux et qui ressemblait au feu qui sort d’une carabine, quand elle tire pour comprendre qu'il ne le supportait plus ! Il devenait insupportable. - Pourquoi as-tu mis du désordre, pourquoi as-tu dévasté la cuisine ? - Nous nous sommes amusés. Nous avons le droit de jouer. - La gifle retentissante faillit étourdir le garçon. - Tu n'as aucun droit dans la cuisine et même dans la maison, uniquement des devoirs. Tu manques de respect même envers ta mère. Pour jouer, allez dans la rue. Les larmes que Roger n'avait pas versées étaient demeurées enfouies au profond de lui-même, d'où elles devaient rejaillir, transfigurées par une mystérieuse opération alchimique en une rage féroce qui devait déferler périodiquement, telle une coulée de lave, sur ses proches, dans l'avenir. Garçon hargneux, les choses allèrent en empirant à mesure qu’il grandissait. Son animosité devenait presque palpable. Il partait avec son frère vers le port pour atténuer sa colère dans la foule et le rêve. L'enfant rêvait devant les paquebots qui s'évadaient partant chaque semaine à la même heure vers la Corse ou ailleurs. Il ne connaissait pas encore son destin et combien il haïrait plus tard la mer et les bateaux. Il observait le travail sur les digues d'accostage. Il admirait les bateaux amarrés, immobilisés parmi les gréements qui se balançaient au rythme de la légère houle, arboraient des pavillons différents, des drapeaux de différents pays, lesquels flottaient, se détachant nettement parfois sur l'ampleur d'un ciel bleu mais aux colorations changeantes en fonction de l'heure, parfois sur un ciel nuageux à l'architecture cotonneuse mobile. Elle vivait malade et recluse dans leur nouvelle maison misérable. Tout le monde la bousculait jusqu'à l'injurier. Son mari buvait, les grands garçons lui reprochaient de s'être remariée. Et elle qui avait été si douce, devenait acariâtre. Elle aussi avait déjà tant souffert. Elle endurait maintenant en plus de leurs traitements cette tuberculose qui l'alitait souvent et la déchirait. Elle avait adoré ses enfants du temps de son premier mari. Maintenant, malade, elle n'arrivait plus à se dévouer, à donner tout son être sans même envisager qu'un jour cela lui soit rendu. La pauvreté, l'incertitude du lendemain lui ôtaient le plus clair de sa force, ne lui laissant de cœur que ce qu'il faut pour s'occuper des deux petits, Émile et sa sœur. Elle chérissait encore naturellement son aîné, mais elle ne pouvait plus s'en occuper. Elle parvenait encore en épuisant ses réserves à trouver en elle juste un peu d'instinct maternel pour ces deux plus petits. Mais Casimir, l'enfant né après la mort du père n'avait jamais eu sa place dans un cœur que le malheur avait rétréci. .Elle fut de plus en plus indifférente au sort des deux plus grands. Roger et son frère erraient longuement dans les rues de Marseille et ne revenaient à la maison qu'à la tombée de la nuit, pour avaler quelque chose et dormir sans avoir prononcé plus de dix paroles. Ils couraient à l'heure de rentrer par crainte des coups de baguettes qui s'abattraient tout à l'heure sur leurs épaules et dont tous deux avaient une expérience suffisante, si les parents n'étaient pas assez soûl pour ne se rendre compte de rien. Tous étaient devenus taciturnes et personne ne réagissait, chaque adulte étant plongé égoïstement dans ses propres problèmes. Les visites à l'oncle et la tante étaient par contraste des moments extrêmement doux que l’enfant gardait au fond du cœur précieusement pour les savourer lorsqu’il se trouvait seul. L'oncle et la tante étaient de ces gens rares qui bien qu'il sachent ce que souffrir signifiait, ne cédaient jamais face à l'adversité. Cette tante aimait déjà R comme son fils. Mais avait du mal à apprécier Casimir...C'est une injustice blessante lorsque dans une famille une mère ou une tante admettent qu'elles ont de tout temps préféré l'un des enfants. - Entends-tu les cigales dit Casimir? - Oui, elles se réveillent alors que nous nous endormons ! Quelle belle obstination que la leur n'est-ce pas ? - Casimir le regarda étonné. Roger poursuivit : - Savent-elles seulement pourquoi elles produisent ce chant ! Les cigales ne résistent pas à leur sort. Je n'ai pas envie de leur ressembler. Casimir je vais fuir. veux-tu venir avec moi ? Casimir semblait effondré par la révélation de son frère. Il avait un peu son caractère bougon, revêche, mais là, c'était trop différent. Son beau-père tirait de ses poches un mouchoir dans lequel il émettait un bruit semblable à la trompette du jugement dernier et sa montre qui lui servait uniquement d'alibi pour s'éclipser. Il la regardait avec une brusque inquiétude bien simulée, avant de tourner vers la mère un œil navré. R. qui suivait avec habitude ce manège comprenait. Il avait saisi une conversation sur la misère du couple. Il était petit mais il comprenait à demi-mots. Ils allaient se séparer des deux enfants les plus grands, Casimir et lui. Sans un regret ? Quel homme était son beau père ? Quelle mère était-elle donc cette femme qu'il ne pouvait s'empêcher d'aimer ? - Je n'ai pas choisi d'être le père de ces deux enfants. Tu me les as imposés. Aucun forçat n'aime son boulet et en plus je n'ai pas de travail. La brutalité des paroles frappa le petit garçon. Voilà tout ce qu'ils représentaient pour ce couple ? Jamais encore Roger ne s'était senti aussi seul, aussi misérablement abandonné. Une larme se noua dans sa gorge contre laquelle il lutta... Il ne voulait pas pleurer On peut mourir de faim ou de froid, mais si l'on en réchappe, on oublie son mal. Mais quand on aurait souffert qu'un seul jour de la honte, on en meurt toute sa vie. Ces paroles de son beau-père, certaines gifles, les regards méprisants devaient le brûler toute sa vie et la brûlure se réveiller à chaque nouvelle humiliation. R. déjà attaché à sa tante n’accepta jamais celui qui demeura pour lui un intrus. Il préféra renier sa famille. Peut-être parce que sa mère lui refusait l'affection dont, comme tous les enfants, il avait un besoin vital, peut-être parce qu'il vivait désormais ente une mère toujours malade, un père brutal deux frères et une sœur à peu près sauvages, il avait fait une fugue, traversé tout Marseille à l'âge de 6 ans pour rejoindre sa tante et son oncle. Que se passe-t-il dans la tête d'un enfant révolté de 6 ans ? Peut-être avait-il fui volontairement pour ne plus voir sa mère souffrir, se dégrader et oublier son père dans les bras d'un autre qui ne l'aimait pas vraiment ? Peur-être cette fuite était-elle une preuve d'amour envers sa mère ? -Tu as été très imprudent. Comment n'as-tu pas compris que c'était dangereux ? Qu'est-ce qui a bien pu te passer par la tête ? - Quand maman est à la maison, ce qui est rare, elle a toujours quelque chose à faire avant d'aller se coucher : vêtements vaisselle où alors elle est malade...Le beau père lui va au bar, revient saoul et va se coucher... Il était resté alors que son frère était envoyé à l'orphelinat et était devenu sombre, muet et fermé..
Dans sa nouvelle famille, on discutait tranquillement des travaux de leur maison, des nouvelles apprises le matin dans l'impasse. Une bonne odeur pleine d'affection, s'élevait des marmites où mijotait à feu doux le repas. Dans cette zone de bien-être, le garçon vivait uni à l'âme du foyer que des mains attentives entretenaient et continuèrent à entretenir jusqu'à son adolescence.
Il avait tiré un rideau opaque sur son passé. Parfois il s'entrouvrait et avec un peu de tristesse, les remous de sa vie passée surgissaient, mais aussitôt il les faisait reculer derrière le rideau, dans les brumes du souvenir, loin, très loin, dans l'espoir qu'il fût impossible de s'en souvenir. Souvent, la mère se contentait d'envoyer de ses nouvelles à ses premiers enfants. Son nouvel homme gagnait sa vie et celle de sa nouvelle famille. Cependant, peu de temps après, sa mère très malade le fit savoir à l'oncle, son frère. Il lui sembla que la mourante dont il n'avait guère connu que les moments avec son beau père et la maladie, avait tout de même besoin de la présence de son fils. Son frère qu'il avait revu à l'enterrement était resté un écorché vif. Les enfants encore bien petits, ensevelis sous leurs vêtements de deuil semblaient ratatinés comme sous le poids d'un fardeau trop lourd. Pourtant tous gardaient cachée sous leur tête baissée, la même expression d'angoisse. Si Roger était triste, Casimir révolté, les deux plus petits avaient peur, une peur voisine de la terreur à l'idée de rejoindre Casimir à l'orphelinat. Tandis que le prêtre disposait les menus objets nécessaires à l'office et entamait les prières, Roger donnait machinalement les répons.
Pourtant, il eut auprès de son oncle et de sa tante une enfance paisible. Son oncle lui trouvait plus de raisonnement qu'on en a ordinairement à cet âge et il était aimé. Il n'était pas pourtant un enfant gâté.
La mort de sa mère n'arrangea pas le caractère de Roger. A l'école il distrayait ses camarades et répondait parfois de manière insolente. On obtenait tout de lui par le raisonnement et la douceur mais il n'était pas naturellement docile et sa nature comportait toujours un fond de rebéllion que le développement de son corps ou l'usage de l'autorité sans raison réveillait.. - Il faut lui infliger de sévères punitions. - Soit, mais il me rit au nez et puis c'est un orphelin qui a été malheureux. - Je m'occuperai moi-même de le remettre dans le droit chemin, à la maison, affirma l'oncle, mais j'exige qu'il respecte ses professeurs et travaille correctement. Avec l'adolescence, ses songes devinrent brutaux. Sa virilité naissante l'emportait dans des abîmes insoupçonnés d'où il émergeait au réveil, haletant, inondé de sueur et le cœur cognant lourdement dans sa poitrine. Ces malheureux rêves le laissaient plein d'angoisse et de honte. Comment en parler à un oncle et une tante pour lesquels il n'était plus le petit garçon blondinet plein d'espoir et qui avait besoin d'affection ? Quand au plus profond de la nuit, Roger quitta la maison de fille, il se sentait les jambes molles et le corps las mais l'esprit extraordinairement clair et libre. Il ne parvenait pas à comprendre pour quelle raison l'église faisait un crime d'une chose aussi simple, aussi naturelle et aussi délicieuse que l'amour. Et il éprouvait pour celle qui venait de le lui révéler, une reconnaissance bien proche de la tendresse. Tout était silencieux et le froid mordait plus vif. Il se mit à courir pour se réchauffer. mais où aller ? Pas chez l'oncle et la tante à cette heure-ci...
Il avait son diplôme de chaudronnier sur cuivre. Mais porteurs de grosses pièces, chefs d'équipe, ouvriers costauds et bruyants le bousculaient, lui l'adolescent débutant, sans cesse. On lui faisait faire surtout les corvées, charger, décharger d'énorme charrettes tractées par un cheval blanc, pas toujours facile à faire obéir. De plus, il fallait souder, enlever les copeaux et les déblais, tout entasser manuellement sur les fardiers. Lorsqu'il prenait du retard, il se faisait joliment secouer !
Quand j'aurais quelques économies pensait-il, je pourrai changer de travail. Je ne veux plus être le serviteur des autres.
Et si je m'engageais comme le conseille mon oncle ?
- A l'armée, tu seras un serviteur aussi, répondit celui-ci et cela peut durer indéfiniment. Mais au moins tu aura un boulot et je ne veux pas te revoir trainer sans rien faire.
Comme un voyageur qui explore l'état de ses bagages et le fond de sa poche avant de se lancer sur les chemins, Roger, assis les coudes aux genoux passa la revue de ses connaissances et de ses possibilités. Sa culture, était honnête quoique sans éclat. Il avait bien un métier mais très pénible et dont le diplôme avait été choisi sur un coup de tête. Certes il possédait de la vigueur, une vigueur u-dessus de la moyenne, mais il ignorait encore tant de choses. Il était temps de changer de direction. Urgent même compte tenu de l'ultimatum de son oncle et de sa tante. Les traits étaient nets et fiers. Les maxillaires avaient de la puissance et sous les sourcils broussailleux, les yeux verts avaient parfois des reflets glacés. Tout dans ce garçon à l'allure nonchalante proclamait cependant l'ardeur, la vitalité et la séduction d'un être difficile à discipliner. Il frappa à la porte. Le battant de chêne noirci par le temps, s'ouvrit en grinçant. Un homme assis derrière le bureau, écrivait. A l'entrée du jeune homme il releva des yeux fatigués derrière de grosses lunettes de fer, ébaucha un sourire puis sans cesser son travail, murmura : - Asseyez-vous, jeune homme ! Je suis à vous dans un instant. Roger, accablé par ce qu'il considérait comme sa condamnation, baissa la tête et, sans avoir le courage de saluer, quitta le cabinet. Il dut s'engager. Il apprit quelques rudiments des armes... La guerre était proche. Il s'était engagé trop tôt pour le service militaire et il allait être appelé. En cumulant service militaire et guerre il allait faire 5 ans. Il avait eu tout le jour l'impression d'une catastrophe imminente. Il avait même sangloté, un long moment, désespéré. Puis courageusement, il avait essuyé ses yeux rougis par les ultimes larmes de l'enfance. Il était prisonnier de sombres pensées qui l'empêchaient de dormir et que la guerre serait loin de guérir ! Las de se tourner et de se retourner dans son lit, il avait enfilé des pantoufles et une robe de chambre pour descendre dans l'intention de faire un tour un jardin. Il n'avait personne sur la tête de qui s'appuyer, pas de parents assez chaleureux, même si l'oncle et la tante tété de bons parents, ils ne seraient jamais ses vrais parents. Demain il partait au combat il était si jeune par le fait de s'être engagé et d'être né un 31 Décembre. Il aurait aimé une tendre épaule maternelle et pouvoir lui dire tendrement, la nuit est si belle, viens me rendre mes forces et mon courage. Il descendit jusqu'au port et demeura émerveillé par la splendeur du spectacle : hautes murailles de bois rouge, bleu ou chamois, poupes aux vitres constellées de reflets, les vaisseaux de guerre avec leurs figures de proue colorées et leurs pavillons chamarrés ressemblaient à des palais de rêve. Il entendit alors le cri des mouettes...Les mouettes, on en voyait souvent. R.. aimait les regarder. Il prenait plaisir à suivre leur vol, restant de longues minutes à contempler ces filles de la mer et du vent. Les blanches voyageuses possédaient le pouvoir de le ramener au temps de sa petite enfance, sans qu'il pût opposer la moindre défense à ce souvenir douloureux, aux heures passées sur le port... à les observer ou à leur jeter un peu de nourriture. Il vit que le temps était gris, C'était pour lui un mauvais présage. ... Il tâta ses poches, il sentit le paquet de cigarettes qu'il avait réussi à y glisser et cela le rassura un peu. Il ne fumait pas, mais une cigarette pouvait permettre d'accéder à quelques faveurs. C'est ce qu'il imaginait. Dès l'embarquement terminé, les canons de départ sonnèrent. Les habitants, avec un bel ensemble se précipitaient vers le port, vers les meilleurs postes d'observation pour voir s'ébranler la flotte et son pesant convoi. Sous les mugissements des porte-voix, on halait les lourdes ancres. Le jour vint. Mauve d'abord puis rose tendre et il se chargea d'or et de pourpre à mesure que montait le soleil encore invisible. R. frissonna parce que cette aurore-là ressemblait à un couchant sanglant qu'il imagina comme une prémonition. Le vent se levait mais ce n'était pas le mistral, il venait de la mer et déposait un peu de sel sur les lèvres. Le jeune homme passa sa langue sur ses lèvres pour y vérifier le goût du sel. - Que nous gouttions cet instant ne changera rien au sort de ceux qui vont courir des dangers. - D'ailleurs il se peut que nous le soyons nous-mêmes en danger bientôt. Alors profitons autant que nous le pourrons de ces derniers moments de bien-être et de liberté. Une heure plus tard la couleur du monde avait changé. Un paysage immense s'étalait maintenant sous ses yeux, sans plus de limites que celles du paquebot, la mer infinie et monotone... Enfermé dans le navire, livré à l'incertitude des routes maritimes, prisonnier de son propre engagement, il scruta l'horizon où la brume marine effaçait les dernières images du port et par conséquent de la France qui s'estompait dans le lointain, et même de la paix...Il n'y eut plus que le grand souffle du vent et les proues plongeant dans la longue houle. Pourtant dans cet horizon mobile et instable où des hommes se battaient, il s'imaginait encore en héros de la liberté. mais cela ne dura pas non plus. L'océan se creusait de plus en plus, basculait au-dessous d'eux. Le bateau roulait, tanguait, se balançait. Les jeunes recrues qui vomissaient sans retenue semblaient se multiplier maintenant. Ils ne prenaient même pas le temps de courir jusqu'aux rambardes ou aux toilettes. Roger ne faisait que commencer à connaître ses premières souffrances d'adulte et de soldat. Le métier de matelot n'était pas de tout repos et le capitaine ne tolérait aucune désobéissance et leur menait la vie dure. Les pauvres " engagés étaient bien deux cents sur ce bateau : ouvriers ou paysans sans crédit. Ils devaient servir comme on disait. Il fallait tantôt être dans la chaleur des machines, tantôt sur le pont. Derrière eux, il y avait bien le spectacle du sillage écumeux où flottaient des déchets et des débris rejetés par le bateaux. Quelques mouettes, des goélands s'abattaient sur ces restes, puis aussitôt s'envolaient en poussant un cri perçant. Mais à cette période de l'année, sur l'océan, le vent dominait. Sur les ponts qu'il fallait lessiver, il faisait frisquet, parfois aussi très froid. Les vêtements des jeunes gens de corvée gardaient longtemps l'humidité de l'assaut des vagues et des seaux d'eau par-dessus la transpiration due à leur séjour près des machines.
Le lendemain pour la première fois, Roger, ne se sentant pas très bien, refusa de passer de la chaleur des machines au vent froid et vif qui balayait le pont. Il dut faire un séjour en prison, dans les cales du navire.
La guerre a de surprenants hasards. Celui de R avait été non d'être blessé, mais d'attraper une pleurésie. Cela durcit encore plus son caractère et il réussit à ne jamais rougir de ses écarts. La vie était dure, il serait dur avec elle.
Dans cette humeur, le retour en France ne fut pas ce que sa famille et lui-même avaient souhaité.Pouvait-il, au reste avouer à son oncle et sa tante que la maison, le quartier, la famille même qu'il avait si fort regrettés pendant ces années passées le plus souvent loin d'eux, décevaient ses souvenirs et ses attentes. Il avait conservé la mémoire de lieux verdoyants comme le jardin de son oncle, d'une maison claire, de parents encore jeunes pleins d'entrain et attentionnés. Tout lui parut plus froid, plus sombre, plus revêche.
Avec un frémissement de joie, il sentit contre sa joue la douceur de la joue de la jeune fille, la soie de ses cheveux contre son cou. Alors il osa la serrer davantage contre lui et elle ne protesta pas. - Te revoir m'a donné un immense désir de refaire ta connaissance. Nous avons grandi, nous avons souffert et je crois... Oui, je crois bien que je t'aime. Le phrase était sortie toute simple, aussi naturelle qu'un chant d'oiseau et Roger s'étonna que l'aveu qu'il faisait pour la première fois malgré ses aventures eût été si facile. Elle posa sur ses épaules une main frémissante, se serra plus étroitement contre lui tandis que leurs bouches s'unissaient. Pendant une seconde l'univers bascula... Ce fut elle qui se reprit la première. S'arrachant brusquement à leur étreinte fraîche et douce, elle couru jusqu'au portail de sa maison. Par bonheur elle avait su résister, déjouer toutes les chausse-trapes ouvertes devant elle. Son sens de la vertu et la conscience de sa dignité ne l'abandonnaient pas. - Des escargots ? Comment peut-on manger des choses qui sont pour certains répugnantes.
- Il faut avoir eu faim.
Une gerbe d'eau lui coupa la parole. Elle fut d'abord trempée des pieds à la tête puis soudain recouverte d'eau. Sans la vigueur de la poigne de sa mère, elle n'aurait pas pu se relever. Il était pris d'une véritable frénésie de savoir, achetait quantité de livres de toutes sortes : histoire, sciences, afin de combler le vide laissé par le fait qu'il avait arrêté ses études assez tôt et à cause de la guerre. La vieille tante était toujours très belle, très digne, très fière mais ses cheveux étaient blancs. A la mort de son mari elle avait été désespérée et désormais son visage portait les traces de ses chagrins. Plus tard, elle était venue vivre chez eux. RM lui donnait son bain, l'aidait à s'habiller, la coiffait et la nuit écoutait parfois, dans la chambre voisine dont la porte demeurait entrouverte, au cas où elle appellerait, prête à répondre au moindre appel. On aime toujours ce qui s'attache aux souvenirs d'enfance lorsqu'ils sont jolis.. La vieillesse est triste quand on est seul. Elle l'entourait pourtant des soins attentifs que demandait son état. - Peut-être aimeriez-vous rester seule pendant quelques minutes avec votre père. Elle tourna un regard hésitant vers la porte de la chambre, prise entre un sentiment d'obligation et une sensation très forte de mal-être, de gêne. Il lui prit le tricot qu’il posa sur la table. Tu vas faire filer mes mailles. Sûrement pas ! ma mère tricote aussi et j’ai appris à respecter son ouvrage. Date de création : 12/12/2011 @ 08:16
Dernière modification : 12/06/2013 @ 16:59
Catégorie : Ecrire des romans
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