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Les couleurs du temps
 
Guy Béart
 


La mer est en bleu entre deux rochers bruns.
Je l’aurais aimée en orange
Ou même en arc-en-ciel comme les embruns
Étranges

{Refrain:}
Je voudrais changer les couleurs du temps
Changer les couleurs du monde
Le soleil levant la rose des vents
Le sens où tournera ma ronde
Et l’eau d’une larme et tout l’océan
Qui gronde

J’ai brossé les rues et les bancs
Paré les villes de rubans
Peint la Tour Eiffel rose chair
Marié le métro à la mer
Le ciel est de fer entre deux cheminées
Je l’aurais aimé violine
Ou même en arc-en-ciel comme les fumées
De Chine

{au Refrain}

Je suis de toutes les couleurs
Et surtout de celles qui pleurent
La couleur que je porte c’est
Surtout celle qu’on veut effacer
Et tes cheveux noirs étouffés par la nuit
Je les voudrais multicolores
Comme un arc-en-ciel qui enflamme la pluie
D’aurore

Je voudrais changer les couleurs du temps,
Changer les couleurs du monde
Les mots que j’entends seront éclatants
Et nous danserons une ronde
Une ronde brune, rouge et safran
Et blonde

 

 

 

 

Contes et nouvelles - L'étrangère

L'étrangère ou l'étranger

dans un milieu encore assez fermé


 
S'ils avaient su les anciens qu'ils auraient besoin des " étrangers " pour que leur village ne meure pas ! Aujourd'hui dans les villages du Sud Ouest il y a des anglais, des Hollandais...
Tout ce qui n'était pas dans leurs habitudes, pour ces villageois, au début du siècle dernier... était bizarre ou étranger. L'étranger pouvait être l'habitant d'un village voisin  qui ne prononçait pas la langue d'Oc de la même façon ou qui avait un vocabulaire légèrement différent car une cabane par exemple pouvait être une gariote, une cazelle, une borie... à quelques kilomètres de là... Les recettes changeaient aussi, transmises par la tradition familiale ! Pour les enfants comme pour les adultes, les animaux étaient des domestiques, de la nourriture ou destinés à des jeux plus ou moins cruels.
Un siècle plus tard l'esprit avait évolué, pourtant j'ai un peu été témoin de certaines incompréhensions...
J'ai eu du mal à m'insérer, j'ai regardé moi aussi avec un regard d'étrangère, tout en essayant de rester neutre. Mais la langue française, la télévision ont peu à peu atténué légèrement les écarts.

Sa vie heureuse et sans soucis,  en famille, finit avec son enfance. Un jour, un voisin est venu et il dit à ses parents : " J'ai un beau parti pour votre fille ". Ce gars-là, elle ne l'avait vu que deux ou trois fois aux fêtes votives de la région, pas plus.
- Qu'est-ce que tu veux faire ? lui dit son père un peu tracassé de la laisser partir loin, au bras d'un étranger...
Que répondre ? Ils étaient 7 enfants dans une famille des plus modestes. Il fallait bien que le père case ses enfants ...
Mariette leva les yeux vers le ciel bas, menaçant. D'énormes nuages gris s'accumulaient au-dessus de la région, l'obscurcissait. Puis elle se tourna vers les siens. Le père et les frères l'étreignirent maladroitement et la laissèrent aller, gênés. La mère, émue, resta un long moment à côté d'elle sans parler puis elle la prit contre elle.
- Ma petite chérie, dit-elle s'efforçant au calme.
Mariette saisit son baluchon qui contenait son trousseau, un peu de linge de rechange, usagé, ravaudé, et les menus objets représentant son avoir en ce monde, les derniers souvenirs de son enfance. Elle suivit son jeune mari qui portait en plus de nombreux paquets, le pique-nique pour le trajet : du pain, du fromage et il jeta le tout sur son épaule. Il sourit à chacun essayant de leur donner la force morale de ne rien regretter. Elle essaya de ne pas se retourner et partit ne songeant guère pour l'instant à l'avantage de fuir les souffrances de la misère pour une pauvreté plus abordable.
Elle savait que quand elle atteindrait la maison de l'Augustine, après un détour, ce serait fini, la métairie  disparaîtrait avec ses silhouettes minuscules, réduites, figées et perpétuées par le souvenir qui ne leur permettrait pas de vieillir. Une dernière fois, elle laissa son mari prendre un peu d'avance et elle lança un regard en arrière. Plus rien. C'était un adieu à son enfance et à l'affection des siens pour l'amour d'un mari et... l'inconnu. C'était surtout l'affection des siens qui se frayait un chemin douloureux dans sa sensibilité. Elle n'avait cependant pas longtemps hésité avant de s'engager car elle aimait son jeune mari. Mais elle partait contrées ignorées à une époque où les déplacements étaient difficiles. Elle était partagée entre son amour, l'angoisse de tout quitter, la curiosité pour la région qu'on ignore et déjà la nostalgie, la séparation. Reviendrait-elle un jour chez elle ?
Devant eux le sendarel montait longtemps, poussiéreux, infini en direction de sa nouvelle ferme dont elle serait presque la maîtresse. Presque parce qu'il y avait encore la grand-mère. C'était un chemin sinueux qu'elle avait fréquemment pris en compagnie de son fiancé mais en sachant qu'après une courte promenade elle reviendrait à la maison.

Après le premier arrachement surmonté, l'inquiétude de l'accueil qu'elle recevrait, Mariette, l'étrangère parce qu'elle venait d'un village voisin, trouva cependant dans l'amour de son mari, l'énergie du travail et le sourire qui la rendait sympathique le courage de s'adapter. Ce fut plus difficile pour les autres de l'accepter d'autant qu'elle savait aussi mettre en évidence ses convictions.
Comment gagner avec un grand cœur, une piètre fortune et de profondes convictions la sympathie des autres.

Pourtant ses parents étaient sévères, à cheval sur l'heure... mais là, elle ne pouvait absolument rien faire sans l'autorisation de l'ancêtre, la vieille dame à la coiffe toujours sévère. L'été, lorsqu'elle avait voulu se faire couper les cheveux courts, selon une nouvelle mode pratique les jours de grande chaleur, on lui avait répondu.
- Mais ce n'est pas possible, c'est comme les garçons ! Les femmes gardent leurs cheveux longs sous la coiffe.
Il lui avait fallu attendre un autre été avant d'obtenir enfin l'autorisation de son époux et encore avait-il décidé sans l'avis de sa mère car d'autres femmes du village s'étaient laissées tenter. Les soirs de bal, elle était surveillée même par les oncles, les frères ou les cousins.
- Tu n'as pas fini de danser avec celui-là ?
C'était la règle transmise par la famille alors que dans les prés, les femmes qui gardaient rencontraient des gars comme des filles et pourvu que les moutons n'aillent pas trop dans le blé, personne n'allait voir ce qui s'y passait !
D'abord il y eut les enfants : 
- Maman, maman, donne-moi un tourtou avec des graillons ?
- Maman, maman, donne-moi s'il te plaît un bout de flaugnarde avant de partir.
Ah ! La flaugnarde qu'elle retirait de la cendre où elle la tenait au chaud sur une plaque et sous un torchon. Comme ce gâteau embaumait, comme il était aimé des enfants ! Mariette souriait et coupait un morceau dans le curieux gâteau à bosses adoré des gamins. Sous la blessure de la lame froide, la pâtisserie se rétractait. Les enfants, heureux, mordaient à belles dents dans leur portion dorée à point, le plus souvent le Dimanche avant d'aller à la messe, parfois au goûter dès le retour de l'école.
Après le déjeuner, dès 6 heures il fallait s'occuper des vaches avec le mari, puis préparer les enfants pour l'école. " A quoi ça leur servira disait la grand-mère d'aller à l'école "? Ensuite, c'était la bacade pour les cochons, la pâtée pour la volaille et les autres animaux, le ménage, le repas de midi à préparer. L'après-midi, elle va au jardin, c'est son domaine, sa solitude, son repos presque. Après l'école, les enfants veulent goûter, il faut regarder les devoirs. " Ils feraient mieux de t'aider dit la grand-mère ". Maintenant elle songe au repas du soir avant de revenir à l'étable. Elle terminera sa soirée par le linge, le repassage, la couture en regardant la télévision.

Puis ce fut l'époque des maladies des enfants. Elle essaya les tisanes de queues de cerises. Elle baignait avec de l'eau bouillie parfumée de mauve les paupières gonflées et irritées.
Malgré les lavages, l'enfant était couvert de plaies purulentes. Dans ses rares moments de lucidité il implorait :
- Dites, Mère, ma figure n'est pas comme mes mains ? Je ne veux pas devenir laid !
Mariette faisait bien tout ce qu'elle pouvait. Elle avait isolé Antoine, par risque de contagion, et ne permettait pas à Angélique de l'aider. Elle secondait son mari à la ferme, veillait la nuit le gamin accablé et, à cause de sa grossesse, semblait ne tenir debout qu'avec peine.
Le moment le plus terrible pour elle fut lorsque dix jours après le début de la maladie, alors qu'A. en dépit de sa fièvre et de ses malaises voyait ses pustules se dessécher, Jean et même Pierre furent contaminés. Mariette recommença à panser les corps endoloris. le père et Jean, à leur tour gémirent, divaguèrent, débitant de longs discours inintelligibles. Le spectacle qu'offraient les trois infortunés couverts de boutons se révélait pitoyable.
A cette époque-là il lui fallut en plus remplacer les hommes aux travaux urgents des champs, aller le soir soigner les bêtes car la fièvre les obligeait à se reposer

Malgré sa lassitude, Mariette, toujours présente, consolait et soignait sans relâche. Souvent, en cachette, elle pleurait et priait. Enfin la guérison vint... Un miracle...pensa-t-elle.
En temps normal, le bonheur émanait d'elle et se rapprochait de la joie comme de la lumière qu'elle répandait. L'ambition qui germait dans le cœur de son fils Antoine fuyait au contraire celui de sa fille aînée, Angèle, ou même le sien. Sa vie dans cette maison équivalait à l'abandon de chaque désir qu'elle aurait pu avoir, de chaque prétention formulée par sa belle-mère. Son surcroît de dévouement, devenait rayonnement et adoucissait un peu le regard acéré des adultes de la famille et des voisins prêts à critiquer. Certains voisins touchés eux aussi par la maladie dans leur famille firent même appel à elle. Elle essaya de répondre à leurs attentes avec dévouement.


Au plus gros de l'hiver, le père laissait dormir ses enfants pour économiser le repas du matin. Et quand le vent sec et froid les obligeait à rester près du cantou, A. s'ennuyait de ne rien faire; la cuisine était trop exigüe pour tous et peu agréable, car il y faisait sombre. Le jour n'arrivait pas que par le fenestrou, au-dessus de l'évier, et un peu en haut de la porte. Aussi préférait-il se rendre à l'école.
Jusqu'en 1870, dans les villages, l'enseignement pour les garçons n'existait pas. Mais depuis cette date, des instituteurs payés par l'État avaient été nommés. Mariette y était favorable. Pierre refusa formellement d'envoyer son fils aîné en classe, pourtant il accepta de laisser partir les plus jeunes, chaque fois qu'il n'aurait pas besoin d'eux.

- S'ils font des études, ils seront perdus pour la terre ou pour tout autre métier dans le coin maugréait la grand-mère, mécontente.
Julien cependant était même allé jusqu'au collège.

 

Un nouveau problème apparut lorsque Mariette envisagea d'envoyer ses enfants à l'école au moins une demi-journée. Elle-même savait lire. Au début la grand-mère avait grondé :
- A quoi cela servira-t-il ? Mais bien vite elle avait été la seule capable de lire le courrier de la famille transmis par le curé.
- A la rigueur pour une fille, mais les garçons ont bien d'autres choses à apprendre.
 Pourtant, comme Mariette se montrait de plus en plus gentille et entreprenante,  elle finit par accepter mais pas pour l'aîné et par grand froid, A. alla à l'école. Il prenait donc son petit déjeuner avec le père et la mère, puis il s'éloignait avant le lever du soleil. Au-delà de la cour les ormeaux se dressaient, hauts et sombres, sur le ciel noir. Le garçon s'engageait fièrement sur le chemin, poursuivi par le silence hivernal. Il marchait en balançant sa lanterne qui faisait briller les buissons et miroiter la glace dans les ornières. Il arrivait parmi les premiers, les joues rougies par le vent, ses cheveux en bataille, flottant dans les pantalons de Pierre encore trop larges. mais il apportait le parfum des genévriers et quantité d'objets qu'il avait taillés dans le bois.
Presque tous les élèves appréciaient la venue d'A.. Dès le début quelques coups de galoches, malicieusement bien envoyés, lui valurent le respect de ses condisciples. Ensuite, grâce à son imagination, il devint un meneur. Les camarades, impatients, s'attroupaient autour de lui tandis qu'il organisait les jeux, en attendant que le poêle fût allumé. A. savait transformer, avec une lime, ls ferrures des sabots qui se métamorphosaient en véritables patins sur les flaques gelées. D'autres fois, les gamins pataugeaient dans la neige et elle perdait bien vite sa blancheur immaculée. Les mains dans les poches de leur tablier noir, ils gesticulaient, criaient. La boue giclait à merveille sous les godillots.
Peu après, la maître surgissait. Dans la tranquillité soudaine, A., toujours prêt à rendre service, aidait l'instituteur à rassembler les bûches offertes chaque matin par les élèves. S'il devenait légèrement fripouille, il restait aussi tellement attachant ! Tour à tour gentil, drôle, taquin, serviable...
Dès que le feu flambait, tous les enfants s'agglutinaient contre le poêle à bois pour s'y chauffer paresseusement, avant l'heure de la première leçon. Ceux qui habitaient plus loin, dans la campagne, continuaient à grossir le petit groupe. L'air de la classe s'alourdissait de l'odeur de foin et d'écurie dont les vêtements étaient imprégnés. Puis s'y mêlait le fumet des pommes de terre que mettaient à cuire sur le fourneau les bambins qui ne rentraient pas chez eux à midi. certains venaient de villages distants de près de trois kilomètres.
Tout à coup le maître appelait au calme. Alors les garnements, si vifs auparavant, redevenaient mornes. la salle, badigeonnée d'un ancien plâtre qui se boursouflait, reprenait ses airs tristes et lugubres, peu favorables à l'étude. Et il fallait abandonner la douce haleur du foyer pour rejoindre les bancs froids et humides.
Ce matin-là, le premier moment fut celui de la lecture. les élèves devaient préparer une page entière à la maison. La plupart d'entre eux n'avaient pas eu le temps de lire. le maître s'impatienta :
- Tu ne sais pas lire le passage que tu avais à réviser ! Allez au suivant !
- Toi non plus François, tu n'as rien lu ?
- Non, j'étais occupé.

L'instituteur passa sa main sur son front et, avant de poursuivre, considéra chacun d'un air indécis et plutôt découragé.
- Comment pourrais-je vous instruire si vous ne révisez pas ?
Il paraissait avoir besoin de réconfort. A. se leva, beau, légèrement provoquant, malgré sa blouse fripée. Des frimousses admiratives se tournèrent vers lui : qu'allait-il se passer ?
Le maître savait qu'A. était futé. En calcul, il avait beaucoup de facilités et trouvait mentalement, avant que ses camarades aient réagi, la solution des petits problèmes.
- Et toi A. Sais-tu lire ta page ?
- Non, monsieur, mais il ne faut pas vous en faire : ça viendra tout seul ! affirma-t-il avec conviction.
Un instant le maître observa ce garçon solide, assuré, qui le regardait bien en face.
- Hélas non ! La lecture est un exercice trop difficile. Pourtant, d'habitude, tu lis correctement, toi, ajouta-t-il d'un air perplexe.
- Il faut un temps pour tout, répliqua calmement A.. C'est ce que dit le père à la maison. Quand je suis en classe, je réfléchis et je m'applique; chez moi, j'aide les parents, et même dans mes jeux, je fais de mon mieux. Je prends tout au sérieux.
- Je n'en doute pas, répondit l'instituteur avec une patience inattendue. Allez assieds-toi ! Qui a préparé correctement la page ?
Quelques doigts se levèrent  : Armand, Pierre... La lecture reprit, mais un vent de distraction soufflait. Mornes, monotones, les élèves ânonnaient lamentablement. A., au fond de la classe, plus ou moins rêveur, écoutait le texte dont les élèves répétaient inlassablement le même paragraphe.

- Bien interrompit le maître. Abel, à toi !
Un petit garçon morveux, le voisin d'A. continua le récit. Il reniflait et hésitait, à tel point que l'instituteur fut obligé de l'arrêter.
- A A. dit-il.
- Que t'arrive-t-il ?
- Je ne savais pas que c'était mon tour et je ne me souviens plus du dernier mot.
- Eh bien reprends : " Ce qui me frappa d'abord... "
- Ah oui, j'y suis maintenant !
A. semblait soulagé; il se mit à débiter les phrases à vive allure. Le jeune pédagogue s'étonna et flaira une anomalie :
- Je croyais que tu n'avais pas préparé ta page ? Voyons, recommence au début et plus doucement.

Silence...
- Pouvez-vous m'aider ? Supplia le garçon, après un instant.
- Mais alors tu ne sais pas lire ?
- Ben...Non ! Je connais le texte par cœur ! Depuis que les camarades le rabâchent !
- Les autres jours aussi, tu récitais le passage ?
- Évidemment !
- Mais ce n'est pas de la lecture cela.
- Je pensais que c'était suffisant. Vous m'avez toujours dit : " C'est bien ".

L'enseignant, de plus en plus désemparé, ordonna brusquement de fermer les livres.
- Nous allons compter maintenant, enchaîna-t-il. Combien d'heures faudra-t-il au train pour parcourir la distance Paris-Lyon...
A. se leva encore.
- Qu'y a-t-il ?
- C'est vrai, cette histoire de chemin de fer qui doit passer par ici ?
- Il s'en parle.
Aussitôt un brouhaha fasa dans la classe et le maître eut du mal à rétablir l'ordre. Las, démoralisé il reprit :
- Combien d'heures faudra-t-il...

La première récréation avait lieu en général près du poêle. Une chaleur lourde commençait à émaner de l'énorme fourneau, enfin rougi. Par la fenêtre, les enfants apercevaient de temps en temps, dans le paysage cotonneux, figé, un corbeau ou un rouge-gorge qui se posaient sur les champs désertés, cherchant désespérément, sous le tapis épais de la neige, la moindre petite graine.
Le maître remontait ensuite à son bureau pour dicter quelques lignes aux plus habiles. Il donnait des exercices aux plus faibles, profitant des journées d'hiver, et par conséquent de la présence de la plupart des enfants, pour sortir les cahiers de composition. Pendant qu'il écrivait au tableau, un silence imparfait s'établissait. Les uns recopiaient l'énoncé des problèmes, les autres parlaient à voix basse; les précieux objets d'A, circulaient sur les genoux : c'étaient toutes sortes d'écorces, d'herbes, de pierres que la garçon ramassait sur le bord des routes ou dans les champs. Parfois, la baguette de saule et les palettes d'un moulin à eau animaient les commentaires étouffés. Quand le maître se retournait, le remue-ménage, plus ou moins dissimulé, semblait pour un instant en suspens dans l'air immobile, presque matériel.
Aux douze tintements de la cloche de l'église, les élèves s'éparpillaient et s'amusaient dans la cour froide. A. rentrait manger à la ferme et ramenait sa lanterne. Certains camarades qui habitaient vers le moulin le suivaient, les mains dans les poches de leur tablier noir, enveloppés de leur pèlerine, ils propulsaient à grands coups de sabots les cailloux qui encombraient les chemins du C.
Quand A. allait à l'école, celle-ci cessait d'être abandonnée le soir, dès 5 heures. Malgré le gel, il y avait toujours, après la classe, une dizaine d'admirateurs serrés autour de lui. Les quelques gamins attardés jouaient encore, se disputaient, élaboraient des projets, jusqu'à la nuit, en faisant résonner dans le bourg les derniers bruits de galopades. A., content de sa journée, revêtait alors sa pèlerine et quittait les lieux.

Il fallut cependant les envoyer au travail ces fils lorsqu'ils devinrent grands. Un temps ils avaient été affaiblis par la maladie et pour Mariette il n'était pas encore question de les louer dans les fermes. La mère vendit alors ses beaux et longs cheveux que la coiffe dissimulait et se mit courageusement à sa quenouille avec Angèle. Le malheur s'éloignait, il fallait préparer le venue d'un autre bébé. Une châtaigne crue dans la bouche, les deux femmes, la mère et la fille aînée filèrent patiemment, après la journée de travail.
La toile obtenue permettait à Mariette de confectionner pour la vente chemise et draps. A mesure que ses enfants grandissaient, la jeune femme transmettait les vêtements de l'aînée au suivant. Arrivés au dernier bambin, les pantalons n'étaient plus que loques rapiécées de partout, mais propres tout de même.
En filant, mère et fille fredonnaient parfois, et leur chanson emplissait la maison. mais l'inquiétude demeurait toujours présente. Mariette n'était pas de celles qui croient le bonheur prêt à s'installer une fois pour toutes. Elle pensait que rien ne saurait empêcher le malheur, si Dieu le voulait
La mère comme le père imposaient à la famille un climat moral différent, mais intègre.
La neige fondit, les terres reparurent, parsemées de flaques d'eau. Mariette se préoccupa alors de trouver une place pour ses gamins. A chaque occasion, elle se renseignait, mais dans les environs, on n'avait besoin de personne.
En attendant, elle avait cherché une autre source de revenus. Les matins de foire, avec sa fille, elle accompagnait Pierre sur le chemin du moulin. Tandis que son mari se déplaçait sur le marché, au milieu des étalages et du brouhaha, offrant son surplus de récolte, un lièvre tué dans les bois ou un couple de lapins, Mariette et Angèle, une seille pleine d'eau sur la tête, servaient à boire à ceux qui souffraient de la chaleur, les jours de grand soleil. Le récipient vide, elles retournaient le remplir à le citerne de la ferme et se perdaient encore dans la foule bruyante et colorée.
  Vers le sixième mois de sa grossesse, la plus difficile de toutes, Mariette eut de sérieuses défaillances. Pierre, inquiet, obligea sa femme à consulter un médecin. Le docteur insista :
- Il faut qu'elle se repose !
Se reposer ! Il n'en était pas question, il y avait beaucoup à faire au printemps : les labours, la remise en état du jardin !
- Après tout, des grossesses, j'en ai eu d'autres ! songeait Mariette avec courage. je sais ce que c'est !
Avec énergie, elle surmonta la fatigue inévitable. Mais elle ne pouvait plus courir les villages environnants pour essayer de louer ses fils. Il faudrait qu'ils se débrouillent seuls. Antoine, son adorable garnement, était assez grand, elle décida de lui parler le soir même. Et ce soir-là elle se sentait plus lasse de sa journée et monter seulement à l'étage l'essoufflait. Elle pensait avec appréhension à l'immense lessive qui l'attendait encore dans les jours à venir.
Quand il entra, la mère décrochait le chaudron suspendu à la crémaillère, dans lequel cuisait le repas du cochon. celui-ci, tenaillé par la faim, commençait à grogner en cognant la porte de son énorme groin. 
- Est-ce que je peux vous donner un coup de main, mère ?
- Certainement. Tu es gentil. d'ailleurs après cela, je désire te causer.
La grand-mère l'exigeait, il fallait bien qu'elle se décide à faire travailler ses garçons.
Elle avait commencé par une simple question :
- Tu veux continuer à aller à l'école ou gagner un peu d'argent en gardant les vaches ou les brebis ?
Quand ils pénétrèrent de nouveau dans la grande cuisine au sol de terre battue, Mariette mit, à la place de l'oule pour la bacade, celle du souper. Puis elle vint s'asseoir et se remit à filer sa quenouille. La bonne odeur du ragoût se répandit peu à peu dans toute la maison. Antoine, selon son habitude, monta trois marches de l'escalier des chambres, s'assit, et, la tête appuyé aux barreaux, attendit un peu anxieux que Mariette s'expliquât. Tout d'abord il ne répondit pas.
- A., mon garçon, tu as beaucoup grandi et, tu vois, j'attends un autre bébé. or les ventes, ces derniers temps, ont été insignifiantes, ce que nous rapporte la quenouille est minime, ce que je souhaiterais, c'est que Jean et toi, vous gagniez de l'argent pour nous aider.
- Mais je vous aide déjà !
- Oui, bien sûr, tu es courageux et travailleur. Plus que ton cadet d'ailleurs, je le reconnais. mais ton frère aîné suffit  pour seconder le père à la ferme. La propriété n'est pas bien vaste encore. Non, ce que je veux dire, c'est qu'il y a beaucoup d'enfants de ton âge qui partent pour garder les brebis. dès demain, il faut que vous alliez chercher un travail; vous vous rendrez au bourg voisin où l'oncle François vous conseillera.

Le cœur d'A. se serra, il accédait déjà au monde des adultes. Il comprit qu'il devrait s'éloigner de la ferme, quitter sa mère et sa sœur qu'il adorait, renoncer aux jeux avec ses polissons de frères. Il aimait aussi la vie de tous les jours, la chaleur du fournil, le village quand il s'agissait de faire les courses. pourtant il n'extériorisa pas sa peine. Il rencontra alors le regard de son frère qui se trouvait dans le même cas. Regard à la fois craintif et confiant de Jean, un peu plus jeune et il lui sourit pour le rassurer. C'était leur signe d'entente. Il était conscient que Jean portait lui aussi en son âme sa dose d'opium et de rêve incessamment sécrétée et renouvelée, qui permet à chacun, même aux plus jeunes, qui permet à chacun de poursuivre sa route. Seulement il regarda plus attentivement la cuisine et le monde qui l'entourait. Avec la tombée de la nuit, la chienne dehors commençait à aboyer aux moindres bruits, le père bientôt viendrait pour pétrir le pain. Angélique dévidait son écheveau en silence. Dans les chambres, là-haut, et au grenier, il entendit la cavalcade des jeunes qui se poursuivaient. Mariette alluma le calel et s'activa près du foyer. Antoine l'observa. La lueur de la lampe à huile éclairait le visage maternel absorbé par ses multiples activités. Sur le manteau de la cheminée, les ombres et les lumières jouaient. Comme il faisait bon en famille !
C'était le jour de ses 10 ans :
- Je vais te les garder les troupeaux dit-il un peu brutal. Après tout l'école, il n'avait jamais aimé beaucoup ça et dans les prés bien sûr on s'amuserait pas tous les jours non plus, mais quand même...
Mariette reprit :
- Tu trouveras des camarades avec lesquels tu t'amuseras tout en surveillant les troupeaux.
Le père rentra, se lava les mains et prépara la maie pour y verser l'eau et la farine. D'habitude, c'était une fête, car la croûte, vraiment délicieuse, craquait sous la dent. Antoine et ses frères mangeaient de grosses tartines, à la graisse ou frottées d'ail. Ils n'hésitaient pas lorsqu'ils étaient en bonne santé à attaquer largement le chanteau de pain et le pâté. Puis les tourtes dorées, alignées dans le ratelier suspendu au plafond, durcissaient; Mais ce soir-là, la tristesse anéantissait tout bonheur. la mère aussi avait les larmes aux yeux.

Quelques jours plus tard, un petit frère naquit. Encore un garçon ! Le cinquième de la famille.

- Cinq fils, merci Seigneur pouvait grommeler la grand-mère.
- Un tous les deux ans ! commenta Pierre, amusé.
Le choix des prénoms devenait embarrassant. Ce dernier-né fut, selon la coutume, baptisé le plus tôt possible. Il s'appela Alexandre.
Angélique, aussi heureuse que si on lui eût offert une poupée, guettait ls risettes des premiers mois : les garnements autour d'elle, s'ingéniaient à les provoquer par leurs grimaces et leur mimiques. la fillette prenait plaisir à balancer le berceau qui reposait sur un bois cintré.
Julien, le drôle encore en jupes, penché sur le petit être balbutiant, sentait croître en lui un orgueil nourri par la prise de conscience de sa récente supériorité. Vis à vis de ses aînés, il ne serait plus le mioche, le " renifleur ", comme l'appelait A. lorsqu'il pleurait.
Jean examinait avec dédain ce tas de chair rouge, criant et bavant. Il était vaguement déçu par la tête fripée, le corps tout emmailloté, serré par des bretelles tricotées qui l'empêchaient de tomber.
Quant à Antoine, il s'estimait dupé par les adultes : ce compagnon de jeux qu'ils avaient promis était bien incapable de rivaliser avec lui !
- Encore moins que Julien, ce n'est pas peu dire !
L'aîné, déjà plus raisonnable, savait qu'il fallait attendre longtemps avant de tirer le moindre agrément d'un nouveau-né.
- Eh bien ! Quoi ? Il est comme vous à son âge ! conclut-il philosophiquement, devant l'air suffisant des garçons.
Pierre et Mariette souriaient au cercle de minois curieux qui se refermait tous les soirs après l'école ou le travail, autour du berceau. Le choix du prénom bien que difficile après déjà quatre garçons, ne souleva cependant pas autant de problème que pour l'aîné.
- Tu veux l'appeler Pierre ? Avait-elle dit ? Mais Pierre, c'est toi, il ne peut pas y en avoir un autre !
- C'était déjà le nom de mon père dit Pierre pincé.
- Raison de plus !
- Tu ne te rends pas compte de l'importance de ce prénom.
- Mais c'est toi qui ne te rends pas compte de la confusion que cela va créer.
- Je suis le fils aîné, ce premier garçon est notre fils aîné et le prénom du premier né, c'est sacré chez nous et c'est nécessairement Pierre dans la tradition de la famille...
- Chez nous ? Ah oui, c'est vrai, " chez nous, " cela veut désormais dire dans " ta " famille. Je te signale qu'il n'est pas l'aîné, nous avons eu une fille avant lui.
- Pour les filles, ce n'est pas pareil, le choix du prénom est d'ailleurs libre. c'est une autre fille, tu pourras l'appeler comme il te plaira dit-il fier et conscient de sa générosité.
Elle avait cédé. Quelle importance après tout. Mais intérieurement l'idée l'avait un peu révoltée. Les filles dans ce milieu comme dans beaucoup de milieux ne sont qu'un récipient où les hommes déposent leurs chers descendants mâles. Pour les filles ils veulent bien fermer les yeux jusqu'au prochain enfant....

Maintenant qu'elle avait eu son bébé, elle recommençait à travailler aux champs. Elle s'attelait à l'araire avec son mari et la grand-mère s'appuyant sur les montants pour que le soc de bois s'enfonce, quand les enfants n'étaient pas là. La grand mère qui répétait que personne ne devait s'élever au-dessus de sa condition et qui ne trouvait pas tout à fait que ce travail-là était celui des femmes...Le soir elle suspendait encore le grand chaudron à la crémaillère, comme chaque soir, avant de retirer de la tourtière le millassou, blond, odorant, qui servirait pour le repas du lendemain. Elle le posait à côté sur une assiette creuse réchauffée par la cendre et montait ensuite aux chambres bassiner les lits.
- Quel besoin grognait la grand-mère avait-elle de bassiner les lits. En cette saison.
- Les enfants auront chaud.
- Cela ne sert à rien de les gâter. C'est leur donner de mauvaises habitudes de confort qu'ils n'auront pas toute leur vie !
Mariette ne répondit pas mais n'en continua pas moins la tâche entreprise. Elle sourit cependant. Comme elle savait retrouver dans ces circonstances ce visage de jeune fille qui la transfigurait et faisait céder jusqu'à sa belle-mère, jusqu'à son bougon de mari !
La vieille grand-mère, les mains souvent inertes sur son ouvrage, la regardait, la critiquait en silence, bougonnait, mais le plus souvent cependant elle se laissait prendre à son tour à ce sourire. Et quand elle oubliait la présence inquiète de son fils qui les regardait, qui guettait les remarques de sa mère, un pli d'amertume trahissait son désespoir solitaire à l'idée qu'il ait épousé une étrangère.
Par contre les enfants auraient donné beaucoup pour voir resurgir le sourire de la mère qui était chaque fois comme l'esquisse d'un pardon et un rayon de joie intérieure.
Le vent du nord soufflait bien encore un peu quand A. et son frère devinrent enfin bergers : A. dans deux hameaux différents. Les garçons courageusement se levèrent tôt pour partir. La mère leur glissa un morceau de millassou dans la poche et les embrassa. Ils s'éloignaient pour la semaine. dehors, emmitouflés dans leur pèlerine, ils avancèrent lentement, luttant contre les rafales du petit matin, évitant les flaques d'eau qui pourraient abîmer leurs galoches de bois.
Chaque année les parents conduisaient les enfants chez le sabotier. Le forgeron garnissait ensuite les semelles de gros fers. Il ne faisait pas bon courir avec de pareilles chaussures ! Pour le moment, les deux frères en appréciaient tout de même la chaleur, car la mère avant le départ, avait délicatement posé les socles sur les cendres encore tièdes.
- Vivement les beaux jours ! songeait Antoine, que je puisse galoper pieds nus.

Ce jour-là le père attela la charrette pour ses gamins. Quand ils s'engagèrent dans le chemin qui menait aux autres villages, il faisait un peu frais. Non loin de leur lieu de travail, les garçons se séparèrent. Le hameau, comme leur village, bourdonnait ainsi qu''une ruche dans ses fumées et ses odeurs matinales. Le jeune garçon  respira le bouquet substantiel, suspendu dans l'atmosphère nourri de la vie secrète des habitants.
Antoine fut reçu par une bonne vieille dame, portant coiffe, un fichu de laine croisé sur la poitrine. Comme la Mariette, elle filait sa quenouille de chanvre, près de la table. Au fond de la pièce, un homme trapu, au nez rouge, aux yeux minuscules, semblait se dissimuler derrière sa barbe noire et frisée. Comment pouvait -il avaler cette grosse assiettée de soupe?
- Ah ! te voilà l'A. ! cria-t-il. Je termine mon déjeuner et je viens t'expliquer le travail.
- Finis d'entrer, ajouta l'aïeule, gentiment.
La cuisine ressemblait à celle de la ferme familiale. A. pour se réchauffer, alla s'asseoir un instant sur l'un des deux coffres installés de part et d'autre de la cheminée. Les salières qui servaient de bancs pouvaient aussi contenir, comme à la maison, le lait à cailler... Rêveur, Antoine posa ses lourds souliers sur les chenets de fonte. Mais l'homme le secoua :
- Déjà au repos, paresseux ? Allons, en route !
Comme Antoine imaginait les gens de son entourage d'une seule pièce : bons ou mauvais, rarement complexes, il trouva la grand-mère plaisante, l'homme méchant ; tout penaud, il suivit le bourru et broussailleux fermier.
Dans cette famille qui possédait un beau domaine et nourrissait un nombreux cheptel, il y avait deux autres pâtres, une fillette, Jeanneton, très mignonne malgré sa robe rapiécée, et un garçon : Lucien. Ils hélèrent les brebis et les chèvres qui leur emboîtèrent le pas. l'écho répercuta le joyeux tintement des clochettes dans l'air pur et vif du matin. Tandis qu'ils prenaient la direction du plateau couvert de genévriers, le chien sur les talons, le troupeau s'étira dans l'étroit sentier bordé de buissons épais. Les bêtes se dressaient contre les murettes de pierres, broutaient au passage ronces et broussailles. Les drôles marchaient  en tête, Antoine écartait délicatement les branches pour permettre à Jeanneton de passer, l'avertissant avant une flaque d'eau.
Ils s'installèrent à l'abri du vent du nord, contre un gros tas de cailloux. Lucien, berger depuis un an, connaissait beaucoup de jeux. Ils s'amusèrent à construire des cabanes en miniature, tandis que les animaux paissaient tranquillement.
  Pendant des journées, on faisait un peu de tout, les femmes ou les jeunes filles brodaient ou tricotaient. D'autres bergers venaient aider à garder les brebis. les jours de froid et de pluie, on faisait un feu de broussailles. Les adolescents au milieu des bruyères apprenaient à danser.
Antoine ne fut pas mécontent de sa première journée, de ses nouvelles connaissances... Il se mit à aimer profondément le silence des pâturages. le soir, quand ils rentrèrent, l'aïeule leur donna un morceau de pain, puis ils allèrent ramasser l'herbe des lapins et soigner la volaille.
A la nuit, le souper réunit toute la maisonnée. Alors seulement, le père sortit une tourte du tiroir, au bout de la table, et, avant de l'entamer, y traça une croix avec son couteau. Ce geste, familier à Antoine, - car Pierre, à la ferme, ne manquait jamais l'accomplissement de ce rite - réconcilia le jeune domestique avec son patron. L'homme maintenant, piquait du nez vers son repas, aspirait la soupe à grand bruit, absorbait avidement son chabrol. Il essuya les dernières gouttes avec une mie de pain.
La mère leur servit un tourtou, une de ces galettes de sarrasin, ronde, plate, grillée à la poêle. Il fallut ensuite retourner les assiettes et Madame D. déposa pour chacun une cuillerée de cailladou, ces fromages de chèvre si délicieux, Monsieur assaisonna d'ail, de sel et de poivre. A tout instant, il se versait du vin, il finissait, sans doute, son litre à chaque repas !
Jamais Antoine n'avait si bien mangé en semaine. décidément, la vie de berger se révélait agréable. Plus tard, l'homme tisonna le feu. Jeanneton aida les femmes à ranger la vaisselle et les garçons s'occupèrent à éplucher les châtaignes. Quand la cuisine fut en ordre, tous se rassemblèrent autour de l'âtre où des troncs d'arbre s'en allaient en cendres : ils se reposaient un moment en regardant les flammes. La grand-mère se remit à sa quenouille. La mère s'installa tout contre la zone qui diffusait une douce chaleur et tricota des mitaines. le père tressa un panier, entrelaçant habilement la paille et des fibres de ronces. Les trois gamins babillèrent, se taquinèrent, rirent à qui mieux mieux.
Une heure plus tard, des amis, des voisins vinrent se joindre à cette veillée. c'étaient tous des habitués. Il y avait là François, sa femme Marie ( l'oncle et la tante d'Antoine ). La cheminée, large et haute, pouvait accueillir beaucoup de monde. Les De. arrivèrent peu après : Antoine fut heureux de retrouver Jean. A la ferme, ils passaient leur temps à se chamailler et à se battre, mais en réalité ils s'entendaient à merveille. Toutes ces personnes se rassemblaient pour égrener les derniers épis de maïs et casser les dernières noix.
Les distractions étaient rares au village aussi ces veillées constituaient-elles un grand événement.
Lorsqu'Antoine et ses camarades eurent terminé la tâche confiée par Madame D., celle-ci se leva, dissimula des châtaignes et quelques pommes de terre sous la cendre chaude et donna aux enfants un maillet de bois.
- Faites doucement, dit-elle, il ne faut pas taper trop fort !
Tandis que le petit Jean, fatigué par son travail inaccoutumé, s'endormait dans l'odeur de froment du tamis à bras et l'arôme des fruits charnus qui commençaient à cuire sous la braise, Antoine et Lucien, déjà inséparables, recueillaient avec application les cerneaux dans un grand panier, s'amusaient à jeter les coquilles sur le feu qui crépitait à faire plaisir.
Les adultes évoquaient les nouvelles des environs, s'informaient des menus événements, des tracas et des joies du voisinage.
- Une petite fille est née dans la famille P. de C;. Elle s'appelle Julienne.
- Qui vous l'a dit ?
- La mère S. de la D;, pardi !
- Il aurait mieux valu que ce soit un garçon ! Ces pauvres gens ne pourront jamais lui donner de dot.
- Demain, il faudra venir chez nous interrompit l'oncle V. J'ai encore quelques sacs à énoiser.
- Le moulin de B. sera-t-il libre dans la semaine ? demanda D.
- Je pense, il n'y a pas de raison, car nous sommes en retard cette année.
Les cerneaux de noix décortiqués étaient ensuite pressés : la meule, actionnée par une chute d'eau les écrasait. L'huile obtenue, parfumée et un peu forte, servait pour la salade, les beignets et les gâteaux à la farine de maïs. Le liquide de deuxième pression devait brûler dans les lanternes, le calel, presque unique moyen d'éclairage des maisons les plus démunies.
La lampe à pétrole de chez D. baissait. les hommes, pourtant, ne ne semblaient pas las. Ils jouaient maintenant aux cartes : à la manille. l'enjeu s'évaluait en haricots, rarement en pièces de monnaie. les femmes n'y voyant plus très bien, avaient posé leur ouvrage. Elles bavardaient, chantonnaient, tout en contemplant le feu qui achevait de consumer le dernier bois.
- C'est l'heure d'aller dormir, les enfants, essaya d'intervenir la mère. Il y aura encore une dure journée demain !
Mais les gamins, déjà rassemblés devant ce foyer par un lien d'affection et d'amitié, se sentaient presque heureux, loin des parents. les flammes projetaient sur les murs des ombres fantastiques; leur esprit inventif remplissait cette ambiance, à la fois gaie et mélancolique, d'histoires merveilleuses. cela rappelait à Antoine les veillées de Noël. A la ferme, avec peu de noix, peu de châtaignes, et peu d'huile, les soirées se trouvaient écourtées.
Garnement plein de promesses, toujours animé par une audace et un culot qui frisaient l'inconscience, Antoine eut soudain l'idée d'une farce, une de celles qui attiraient les représailles paternelles. Pour lui, l'existence ne prenait son vrai sens que dans la mesure où il pouvait l'embellir par toutes les plaisanteries possibles et imaginables. Nourri depuis toujours du récit d'aventures fabuleuses, transmises de génération en génération par les grands-parents, il souffla quelques mots à l'oreille de Lucien  et monta aux chambres comme un drôle obéissant. Il se plia dans un drap, espérant terroriser les amis. Lucien avait pour mission de dire:
- C'est le Lébérou !
Mais l'oncle V. connaissait de longue date la malice de son neveu. Il le taquina gaiement :
- Il y a quelques années déjà, un homme prétendait être le loup garou. Il allait dans les familles, à la nuit, pour effrayer les gens : les gendarmes l'ont arrêté !
Antoine, peu confus, éclata de ce rire qui emplissait souvent la maison, quand ne fusaient pas ses caprices, ses esclandres ou ses manifestations de colère ! Il était heureux. Il venait d'obtenir un franc succès à sa première veillée, près du cantou. Il y en aurait bien d'autres.

Le lendemain matin, les derniers tisons, minutieusement recouverts de cendre à l'heure du sommeil, furent ranimés par un coup de soufflet. la flambée crépita sous la marmite d'où s'exhalait une odeur appétissante.
Avant de partir, les trois petits bergers mangèrent une soupe de pain accompagnée d'un morceau de fromage de chèvre, quelques châtaignes et une pomme de terre. Ils devaient garder jusqu'au soir le troupeau et ils ne reviendraient pas pour le midi.
Ce jour-là, Lucien, encore plein de ressources nouvelles, apprit à Antoine comment transformer des tuyaux d'écorce en sifflets, de vulgaires cailloux en jouets extraordinaires et étonnants.
- Pour bien faire, il te faudrait un couteau.
Or Antoine n'en avait pas et il enviait Lucien. le canif, très convoité, se portait accroché à une chaîne. presque tous les enfants de la campagne en possédaient un. Comme Lucien exhibait le sien avec fierté ! Quand un garçon avait cet outil, il n'était plus un mioche, mais un homme. Antoine aurait voulu pouvoir tailler et graver dans le bois.
- Qui te l'a acheté ?
- Moi ! Avec mes gages de la semaine !
C'est vrai ! Antoine, à son tour, allait gagner de l'argent. Il en parlerait à la Mariette...
- Et après, comme fais-tu pour fabriquer des pièges ?
- Il y en a de plusieurs sortes, mais il faut toujours de la ficelle, du fil de fer et parfois des pierres pour assommer l'animal.
Pour imiter Lucien aux poches bourrées de quantités de trésors, Antoine partit à la recherche de matériaux et de branches souples. il agrippa des arbustes pour fléchir les rameaux. Installé sur une fourche, il réussit à en atteindre un qui malheureusement, cassa net. Il redescendit en se laissant glisser le long du tronc, l'écorce lui blessa la joue et il sentit craquer la chemise, sous les bras. Il observa son gilet : des fils de laine pendaient lamentablement.
- Gare à la correction ! confia-t-il à Lucien.
- Tu n'es pas obligé de le dire.
- Le père voit tout !
- Moi, quand c'est comme ça, ma mère reprise l'accroc à l'avance.
La Mariette aussi pardonnait. Sans cesse elle ravaudait les vêtements délabrés, cachait les menus larcins. cette fois pourtant, avec l'égratignure sur le visage, Pierre ne manquerait pas de se renseigner. Il cognait fort à chaque sottise de ses garçons.
Mais Lucien, après avoir bu une gorgée qu'il puisait dans le seau avec la couade de bois, saisissant une autre tige flexible, éluda la pensée du châtiment. Assis tranquillement sur l'herbe, au bord du fossé, il découpait ses morceaux de lacets, dénudait la ramure et tendait le collet. Son couteau allait, venait avec habileté. La lame au soleil brillait.t
- Où te procures-tu ces objets ?
- A la ferme ou à la maison : je les rassemble toute la semaine.
- Ah oui ! Je n'y ai jamais pensé. D'ailleurs, chez nous, les parents gardent tout ce qui peut être utile.
- Maintenant il faut creuser les endroits touffus, bien égaliser jusqu'au traquenard et appâter avec du lard, précisa Lucien, parce que les carnassiers n'aiment point les chemins herbus. Ils préfèrent les sentiers nets.
La nature sembla se taire comme la foule qui retient son haleine lorsque l'équilibriste atteint le dernier barreau de son échelle de corde. Antoine et son camarade attendirent la première proie.
- Oh ! le beau piège, songeait Antoine émerveillé.
Soudain le chien se mit à aboyer. Quelques chèvres avaient trouvé le moyen de s'éloigner.
- Celles-là, si nous ne les ramenons pas, ce sera pire que la fessée de ton père !

- Toujours triste pour tes enfants ?
- Vierge mère, oui ! Alexandre fait bien ce qu'il peut le bon drôle, mais il ne remplacera pas Antoine et Jean qui m'aidaient bien.
- Ma pauvre, c'est la vie, mais tu as de la chance d'avoir 5 garçons car moi avec 6 filles dit son amie Françoise, je me demande ce que je vais faire...
- C'est vrai, je ne me plains pas, mon mari et ma belle-mère sont enfin satisfaits dans ce domaine !
- Nous, nous ne faisons que vivoter, aucun bras solides pour nous aider à remonter la pente.
Mariette quitta son amie. Discuter ainsi la soulageait. Empoignant son chaudron et son cabas, elle reprit l'étroit sentier. Elle se rendait sur divers chantiers, ou dans les champs, car elle avait vite compris que les ouvriers seraient contents, en milieu de journée, d'avoir un plat chaud, des fromages frais ou une boisson protégée de la chaleur. Aussi, vaillamment, presque chaque jour, elle laissait les plus petits à la garde de la grand-mère et elle allait dans les environs, les bras chargés de victuailles. cela les aidait bien à la ferme.

A la fin de la semaine, Jean et son frère revinrent à la ferme familiale, fiers de leurs gages. A. les faisait sauter dans sa main et rêvait toujours à son canif.
Pierre remarqua tout de suite la cicatrice de son fils. Celui-ci pour échapper à toute question éventuelle, tendit la pièce de 5 écus.
- Donne-là à ta mère !
- Mère, qu'allez-vous faire de cet argent ?
- Quand vous aurez économisé, je vous achèterai un costume pour aller à la messe, trancha Mariette.
A. baissa la tête. Il n'était pas question de réclamer un couteau ! En ce Dimanche, pour recevoir ses garçons, Mariette avait préparé un véritable repas de fête. Le dîner commença comme à l'ordinaire, mais fut vite suivi d'un morceau de volaille et se termina par un gâteau de citrouille à la farine de ma¨¨is . Il fallut en même temps raconter la vie de berger...
- Chez les D., dit Jean, à minuit, la maîtresse de maison sert la soupe à l'oignon, les hommes font chabrol et les enfants ont droit à du pâté ou du fromage.
- Alors, vous êtes contents ?
- Oui ! répondirent-ils en chœur.
- Vierge mère, c'est tant mieux !
Dans l'après-midi, A. entraîna Jean dans les bois pour lui apprendre à fabriquer des fosses, des trappes ou des assommoirs au moyen de grosses pierres en équilibre.
- Montons au moulin !
Jean, intéressé et souvent complice des bêtises d'A., trottina derrière lui. Les oiseux ne se laissent pas facilement berner. Les pièges à corneilles, profonds, avec de la viande avariée, restaient désespérément vides. Le jeu devint lassant. Ils se mirent alors à viser des arbres en lançant des cailloux, et, de pari en pari, A. voulut diriger son tir vers le chat de la petite Augustine : il dormait tranquillement au soleil.
- Tu vas te dégonfler, ironisa Jean.
- Moi, me dégonfler ? C'est bon pour toi ! Alors, tu viens ? Oui ou merde ?
Jean n'osa pas protester. Ils s'approchèrent à quelques pas de l'animal. Celui-ci, touché à la tête, miaula de désespoir et se tordit sur son banc.
A. avait vite disparu, mais le pauvre Jean, sur ses courtes jambes grêles, fut traîné par la mère de l'Augustine jusque chez la père. Elle le tira par une oreille et, malgré la couleur inquiétante que prit celle-ci, elle ne pardonna pas. Jean hurlait :
- Ce n'est pas moi ! Ce n'est pas moi !.
Le père n'hésita pas. Deux gifles terribles fusèrent. Puis il partit à la recherche du deuxième larron.
A. ne rentra que pour le souper. Dans une atmosphère houleuse, Pierre tonna :
- Tu as tué le chat ! Avoue, mais avoue donc !
A. baissa un peu la tête et acquiesça. La correction tomba, drue, sur les fesses et les joues. Vacillant, le garçon monta vers les chambres. Il savait qu'il devait se coucher immédiatement, sans manger. C'était pour lui la plus terrible des punitions.

Dès les premières bouffées printanières, l'odeur des herbes, des fleurs et de la lavande embauma les pentes rocailleuses couvertes de genévriers. Puis les longs lézards souples se faufilèrent entre les intervalles des murettes. Le nouveau jeu fut de leur arracher la queue, si fragile. A. appréciait sa vie au grand air, il adorait dénicher les couvées de geais, inventer et varier les distractions. Sans jamais penser à mal, il fit de nombreuses sottises avec Lucien qui aimait la plaisanterie, autant que lui. Parfois tous deux s'exerçaient à pisser le plus haut ou le plus loin possible. A d'autres moments, ils jouaient avec le feu, près des haies, des taillis ou des buissons. Ils avaient décidé de se construire sur le plateau un four en miniature, dans le but de faire cuire des châtaignes à midi. Ils ajoutaient des branches de résineux pour que le crépitement s'amplifie, et quand la vaste ronde d'étincelles diminuait, ils posaient les bogues sous la cendre. Parfois les hautes herbes sèches propageaient à l'entour les flammes qui serpentaient, rampaient au ras du sol. Rouges, essoufflés, ils devaient au plus vite jeter de la terre ou des cailloux sur ce début d'incendie.
Un jour, les religieuses du village, sollicitèrent A. pour qu'il rassemblât les crottes de ses brebis. Elles avaient besoin de fumier pour soigner les fleurs et les légumes de leur jardin. Espérant gagner par ce moyen une rétribution supplémentaire, A. fit confectionner un sac à la Mariette. Cette semaine-là, avec sagesse, il ramassa une à une les petites billes noires, si précieuses, de son troupeau. La musette pleine, très fier, il l'apporta aux sœurs de la Congrégation de Jésus. Celle-ci, pour le remercier, lui demandèrent :
- Que préfères-tu, un livre de catéchisme ou une pièce de 12 sous ?
Le choix fut vite fait. La maigre monnaie en poche, A s'éloigna en grommelant. Il jugea que ces dames le payaient bien peu de sa peine ! Mais il put enfin acheter son couteau neuf. Le père le lui ramena de la foire de Brive. A.. A. commençait à comprendre l'intérêt et la valeur de l'argent. Et, malgré le plaisir qu'il ressentait en travaillant depuis quatre ans pour les D., il songea à gagner davantage.
Les fermiers rémunéraient en effet les domestiques en fonction de leur âge et de leurs capacités.

Lorsqu'A. quitta P, il fut loué chez L des Maisons R., à R., sur la route de S.. Immédiatement maltraité il s'y trouva malheureux et s'en plaignit à sa mère. Il raconta qu'il devait galoper pieds nus après ses bêtes, faute de chien. C'était un dimanche, la Mariette, qui ne possédait pas de soufflet, attisait le feu en portant à sa bouche un tuyau de fer.
- Mère, je voudrais bien manger, dit A.
- Pauvre drôle, tu as faim ?
Après avoir découvert la marmite, elle y puisa un morceau de mique qu'elle lui tendit :
-Tiens prends ça ! Tu n'as rien avalé, ce matin ?
Tout en mordant dans sa boule de farine, cuite avec des feuilles de choux et un brin de lard, A. raconta:
- Ce fermier est avare. Il me fait crever la bouche ouverte. Il ne me donne que des châtaignes et des tourtelous de maïs, ou de la soupe dans laquelle parfois, par hasard, traîne une couenne de cochon tellement rance que je me cache pour la donner au chien.
La mère ne céda pas tout de suite. Elle se ressaisit cependant et finit par donner son accord, consciente que pour ce garçon exigent le lendemain demeurerait identique à aujourd'hui.
A. protestait si souvent, quand il revenait dans la famille, qu'au bout d'un mois elle lui chercha une autre place : A. venait d'être blessé aux pieds par son maître.
- J'ai un emploi pour toi.
Antoine échangea avec elle un regard traversé par une certaine complicité. Il allait revivre, se détendre. Confiant dans le pouvoir de la mère, les risques de colère du père ne l'impressionnaient plus.
- Et où demanda-t-il aussitôt.
- Chez C, du très brave monde.- Merci mère de votre compréhension, murmura-t-il. A onze ans, A. devint donc berger à la C.. Il gagnait 30 francs par an, et il s'y plaisait. Il fit connaissance avec de nombreux camarades : Eloi, Abel.. Pourtant il regretta l'intrépide Lucien et surtout la mignonne Jeanneton qui avait presque le caractère de sa sœur. Dans ce village, un petit étang, nourri des pluies hivernales et où les bêtes venaient boire, étalait ses eaux miroitantes. Les garnements allaient y patauger et pêcher les poissons. L'été, l'eau s'évaporait en partie, entraînant avec elle les dernières joies de la saison printanière... Mais des bêtises aussi passionnantes qu'avec Lucien, point. Cependant il joua avec fougue avec les voisins et misait des boutons que sa mère lui donnait.

- Venez voir, hurla Antoine, montant quatre à quatre les marches de l'escalier. Sortez du lit ! Il a neigé !
Des frimousses ensommeillées présentèrent un œil étonné. Pierre, plus vif, avait déjà ouvert les deux yeux. jean dormait encore à poings fermés.
- Allez debout ! ou je te roule sur la terre gelée, paria Antoine.
- Tu ne pourras pas ironisa Pierre qui enfilait au plus vite ses vêtements.
- Chiche !
Pierre n'eut pas le loisir d'en dire davantage. Jean s'étirait tout juste lorsqu'Antoine le tira de dessous les couvertures. Des hurlements, des coups de pied prouvèrent que le garçon chargeait bel et bien le fragile fardeau sur son dos et le traînait dehors. Déjà les deux frères se vautraient dans la cour. Jean sanglotait de rage, de froid, se démenait pour échapper au supplice. La bande avait fait cercle autour des combattants. Seul Alexandre, encore en haut, criait depuis les chambres qu'il voulait descendre et, à quatre pattes, tentait la dangereuse manœuvre.
- Allez, Jean, défends-toi ! vociféraient les autres, en martelant le sol de leurs sabots.
- Fais-lui bouffer de la neige toi aussi !
- Merde alors, il a le diable dans le corps.
Tous hurlaient, pleuraient ou riaient. Le vent éparpillait les voix, jouait avec elles un instant et les lançait tellement loin qu'on devait les entendre du bourg. Angèle qui soignait les bêtes arriva la première :
- Vous êtes fous, s'exclama-t-elle, serrant le petit garçon dans ses bras et le rentrant dans la cuisine.

Mariette la suivait de près :
- Vous êtes fous, répéta-t-elle. Vous allez lui faire attraper du mal !
Tous grandissaient trop vite. Ce petit, hier encore elle le cajolait comme un bébé câlin, hier encore il restait accroché à ses jupes, instable sur ses petites jambes. Maintenant il avait déjà été remplacé par d'autres, livré aux taquineries des grands. Il n'était plus sous la protection de son autorité. Dans ce passé récent, elle était plus jeune aussi. Elle se sentait lasse. Oh, sans être vieille, elle réalisait bien que la fraîcheur de pêche qui veloute et rosit un tendre visage s'atténuait sur ses joues.
La joie les avait gagnés. A bout de souffle, ils s'arrêtèrent pour sauter au cou de la mère. Puis le combat de boules durcies reprit. jean surgit alors traitreusement, il attaqua dans le dos Antoine qui, ouche ouverte, proposait la construction d'un gigantesque bonhomme de neige. C'était de bonne guerre : Antoine ne protesta pas. Pierre aida les plus jeunes à rouler un gros ventre bien rond, puis une tête. Ils utilisèrent des cailloux pour représenter les yeux. jean alla chercher une carotte en guise de nez. Angèle prêta une écharpe et Antoine tailla avec son couteau une jolie pipe, comme celle de leur oncle.


Cet hiver-là, comme chaque année, la veille de Noël, la mère partir mystérieusement à la foire de la ville la plus proche.

Alexandre allait à l'école depuis peu. Peut-être son inconscient perpétuait-il après le père, tout le passé de son hérédité inculte, et la voix des ancêtres, orgueilleuse, sauvage et pure, refusait à travers lui cette nouvelle insertion sociale. Sous la surveillance de Jules, il ânonnait les syllabes inscrite sur son livre. Mais la plus insignifiante parole faisait comme un grand choc dans son cœur. Lui, toujours empreint de gravité, sentait, sitôt qu'il posait sur les arabesques sombres un regard anxieux, son étroite poitrine se serrer douloureusement. La répugnance à s'exprimer devant ses camarades et le maître trahissait un sentiment profond de pudeur et de repli sur sa solitude, aussi avait-il beau se concentrer, coller ses yeux sur sa page, il marmonnait toutes sortes de lettres fantaisistes. Son frère avec patience le reprenait. Les progrès restaient lents et difficiles.
Quant à Julien, il ne devait pas demeurer bien longtemps à la ferme. Comme il était intelligent, sérieux et appliqué, presque aussi doux qu'Angèle la grand-mère exigea qu'il allât au séminaire comme Angèle était allé chez les religieuses. Julien obéit sans protester lorsqu'on l'envoya tout petit à l'école chez les religieux. C'était un moyen comme un autre de caser les enfants. Mariette comme d'habitude n'était pas d'accord :
- S'il fait des études chez les religieux, il n'aura pas d'autres possibilités que de se faire curé. Il sera définitivement perdu pour le travail de la terre avait-elle essayé de protester d'un air mécontent.
Mais c'était dans les habitudes du village et de la famille. Elle se résigna. Julien avait le temps de grandir et de changer d'avis.
Julien était donc parti et ne revenait à la ferme que tous les trois mois. Jean et Antoine devenus bergers s'éloignaient aussi pour la semaine et faisaient quelques économies. 
Mariette, malgré sa force de caractère, trouvait que la ferme commençait à résonner u vide laissé par le départ des enfants. Il y avait aussi tant de menues occupations supplémentaires depuis que sa fille Angèle était au couvent. 
Ah oui ! Le fromage, songea-t-elle, il fallait le mouler. Elle alla chercher le pichet et le plat de bois pour recueillir le petit lait, soupira et, parce que le travail menait sa vie, elle se mit à l'ouvrage. Si les cabécous s'accumulaient en l'absence des gamins, elle les vendrait. Elle puisa lentement, dans une large terrine, le caillé pour emplir ses moules, désireuse d'obtenir des formes régulières. Comme les bêtes donnaient bien maintenant ! Dire qu'à la naissance d'Alexandre, les temps avaient été si pénibles ! Désormais les heures fuyaient sans heurt. Mariette, solitaire, devenait  à elle seule l'âme du foyer, creusant le passé comme le feu creuse la bûche, organisant l'avenir. De vieux souvenirs s'éveilleront à jamais pour les siens devant la moindre flamme qui éclairera, au-delà du présent, jusqu'au plus profond de leur cœur, l'image maternelle. Mariette renversa les écuelles égouttées sur une claie pour laisser sécher le contenu et prit la rangée déjà à point qu'elle posa délicatement au fond d'un panier, puis, dans un récipient, elle introduisit une douzaine d'œufs, du poulet, du canard
et quelques légumes de saison, cuits . Ainsi chargée, elle enfila ses pieds nus dans ses sabots et sortit pour se rendre dans les divers chantiers ou sur les lieux des travaux des champs de la région.

Soudain elle entendit, derrière elle, la voix de la Marie-Jeanne du bourg. Histoire de bavarder un instant, elle fut contente de s'arrêter.
- Et où vas-tu comme cela ? demanda-t-elle en posant l'oule dont l'anse s'incrustait déjà dans sa chair.
- Des hommes débitent du bois derrière le puy, mon mari y est aussi, je les rejoins pour donner un coup de main pour les fagots de brindilles par exemple.
- Tu me caches quelque chose. Je vois plutôt que tu es encore et toujours à galoper pour vendre tes caillades et tes plats. Je comprends que la grand-mère trouve cela bizarre !
- Laisse la grand-mère, elle est bien contente que grâce à mes ventes nous avons du pain à chaque repas.

- Comment le sais-tu ? demanda le père à son fils
- C'est le maître qui nous l'a dit. J'y vais peu mais des renseignements pareils, je les retiens. L'itinéraire prévu pour le chemin de fer, longe la route depuis B. jusqu'à S. G., M..

Plus tard, elle fut dans les premières à utiliser le chemin de fer. Son mari allait bien à la foire, mais comme les voisins, à pied ou avec les mulets, les bœufs ou les chevaux...Elle avait le goût de l'aventure, de la découverte. Mais comment se retrouver dans une grande ville inconnue ? Où serait la marché, où serait la gare ? Par contre elle connaissait la gare de son village et avec son panier chargé, elle s'y dirigea. On lui avait bien dit que le train serait cher. Mais si elle vendait plus, elle s'y retrouverait dans ses comptes...
La gare était loin, à pied, mais encore familière et amie. Elle y avait vendu ses produits au temps du chantier. Bientôt le ciel gronda mais à travers cet horizon noir, elle continua sa marche au milieu des rafales de vent. Elle avait seulement peur d'abîmer ses souliers, la seule, modeste et bien grossière paire qu'elle possédait, dans la boue des sentiers. Elle prit place dans un train, en face d'inconnus qui la regardaient bizarrement, consciente de sa solitude et à destination de Paris en espérant ne pas manquer sa gare. Soudain le sifflet de la locomotive la tira de ses pensées. Trop tard pour faire demi-tour !
La pluie pénétrait cette fois de biais par la fenêtre que quelqu'un avait ouverte et qu'elle n'osait pas fermer, et avec elle un froid humide, malgré la vitesse et l'heure avancée de la matinée. Parfois la machine ralentissait, s'arrêtait, et le silence subit faisait place aux rumeurs, aux voix, aux bousculades. Des gens montaient, d'autres se préparaient à descendre. Les conversations peu à peu prirent un autre accent plus ou moins compréhensible dans cette région déjà étrangère dirait-la grand-mère ! Que serait cette grande ville inconnue où le chemin de fer amenait Mariette? Elle arriva à la ville 4 heures plus tard, mouillée et bien fatiguée.
Dans la grande ville, elle se trouva comme abandonnée.
Elle ne connaissait pas encore cette ville qui lui paraissait grande. Pour elle toutes les villes devaient être aussi grandes les unes que les autres et devaient nécessairement se ressembler. Un instant le sifflement strident de la vapeur couvrit le brouhaha. Des habitués pressés, chargés, circulaient cognant tout de leurs bagages ou de leurs ballots emportèrent Mariette étourdie ainsi que la foule pressée autour d'elle vers la sortie. Sur le quai un attroupement confus de parents, d'amis s'entassait, s'agglutinait près des rails. Elle fut même assaillie par des porteurs en blouse qui offraient leurs services d'une exhortation gutturale. Elle se demanda si elle n'était pas devenue folle comme le suggérait la grand-mère, de s'aventurer dans une entreprise aussi hasardeuse. Que deviendrait-elle si elle se perdait dans cette région où elle ne connaitrait personne et s'ils ne parlaient pas la même langue régionale ? Pourrait-elle leur vendre quelque chose ? Elle accédait au tragique.
Pourtant, elle retrouva comme dans son village les petits potins de foire sur fond d'odeur de truffes et de volailles mortes ! Elle fit tout de même la connaissance du tumulte des boulevards, de la cohue, des embarras de voitures... Les conducteurs s'apostrophaient, s'injuriaient, les pietons passaient avec vivacité sur les carrefours, dans les rues, sur les lieux de la foire, des chevaux se cabraient. Partout du monde affluait, , grouillait, noircissait les trottoirs à l'infini.
Les oreilles encore bourdonnantes du roulement incessant du train, les pupilles irritées par la fraîcheur du matin et les lumières pas encore éteintes, elle s'apprêtait à chercher le placier au milieu de la foire. Elle longeait les baraques déjà installées ou montées et étourdie par l'entrain environnant, pensive, elle cherchait un personnage un peu autoritaire, un peu agité qui lui louerait un emplacement. Elle fut soudain familièrement abordée par une voix masculine taquine. Surprise, ignorant les subtilités des grandes villes, elle eut un réflexe des plus naïfs :
- Vous me reconnaissez ? s'étonna-t-elle.
Mais elle comprit bien vite le clin d'œil, le sens du regard précis et chaud. Elle poursuivit son chemin en haussant les épaules. Elle chercha un endroit moins obscur pour  les dernières ombres de la nuit et des tentations.

Au retour le calme avait grâce à la fatigue de chacun  gagné les compartiments. Des voyageurs déployèrent et étalèrent leurs victuailles. Mariette mangea un peu de pain et de fromage. Puis peu à peu, comme elle avait cahoté au rythme du convoi une grande partie de la journée, bercée par le mouvement monotone, elle s'assoupit. A la tombée de la nuit un homme cria le nom de sa gare. La motrice du train, son régime au plus bas, rentrait en gare. Dans une dernière secousse, elle s'immobilisa. Elle arrivait, elle se dressa, attrapa ses sacs, moins lourds puisqu'elle avait réussi à vendre une grande partie de son chargement et descendit. La locomotive pressée de repartir fit entendre son appel plaintif et triste. Des lumières brillaient trouant l'obscurité. 

Pourtant, grâce aux petits apports des bergers et de ses ventes, aux dépenses moindres au cours des repas, Mariette arriva à acheter des billes de coton pour confectionner un costume pour chacun de ses petits, qui fiers de leur élégance ne refusaient plus d'assister à la messe le Dimanche. Le père travaillait, la grand-mère ronchonnait, mais les enfants s'en souviennent encore comme d'un heureux temps car c'était la mère, l'étrangère, qui sauvait la famille. Elle savait tout faire : les chemises, les tabliers. Elle tricotait, faisait à manger pour tous, savait économiser et tenait la misère à distance. Le soir, elle veillait encore pour tricoter au coin du feu, parfois les autres restaient aussi et ils buvaient un chocolat chaud. Avant de se coucher elle songeait toujours à son petit village, à sa famille et les images qui lui revenaient étaient sans ses enfants qu'elle aimait bien sûr, mais toujours avec la nostalgie d'une certaine liberté. C'était la période où sa mère faisait tout et non elle.
La grand-mère qui régentait un peu son monde, inlassablement préparait ces enfants à devenir très croyants. Elle croyait ainsi les préparer à leur destin d'hommes, en les insérant dans son propre idéal. Mais ce n'était pas l'idéal de Mariette et l'influence de la mère se faisait sentir tout doucement. Antoine par exemple n'assista bientôt aux offices que pour gagner l'admiration des filles !


Maintenant les enfants étaient presque d'âge de voler de leurs propres ailes.
Un instant rêveur, Antoine laissa les syllabes résonner dans sa tête. Pourtant, dans ce moment de trouble il crut entendre les rumeurs d'un monde étrange. Il se mit à penser à des mots comme " son propre profit ", celui de ses frères. Mais Antoine sur le moment en perdait quelque peu de saz désinvolture malgré les efforts qu'il faisait pour paraître à l'aise aux yeus de ses frères.
- C'est vrai tu as raison mère. Il est temps que j'y songe. Pierre seul va rester à la ferme. J'ai en projet plusieurs métiers d'artisan. C'est déjà un avantage.
- Il y a sûrement à cela des avantages auxquels nous n'avons pas encore songé.
- Mais d'ici ton départ, il faut que je trouve de quoi payer le voyage. Et comment ?
Mariette, économe sans être avare, semblait arrêtée par cet obstacle.


Les hommes assuraient les besoins de la famille, ils n'étaient pas riches dans l'ensemble; ils étaient soit ouvriers agricoles, soit petits fermiers. Ils avaient un rôle social à tenir aussi, des copains, le foot ou le rugby. Dans ce milieu, un homme digne de ce nom devait avoir un tempérament viril, était un grand chasseur, un bon buveur, un brillant conteur dans les repas. Certains mêmes pouvaient être joueurs s'ils étaient suffisamment riches ou trousseurs de jupons. On ne critiquait pas l'homme. Mais si cet homme rendait son épouse malheureuse, s'il criblait la famille de dettes, on disait de sa femme que c'était une sainte qui ne vivait que pour ses enfants. Rendre une épouse malheureuse n'était pas souhaitable certes, mais n'a jamais constitué une faute véritable dans ces régions. Les hommes comme les femmes ne vivaient alors pas bien vieux. Ils mouraient d'épuisement, une maladie comme une autre. Pour eux il s'agissait d'une famille normale. Les femmes après tout sont trop sentimentales. Ce n'est tout de même pas aux hommes de changer leur vie, ils ont leur carrière, leur petite entreprise, leur ferme, eux.

Chaque village restait fermé sur ses convictions, ses craintes, son orgueil. Le mot étranger n'a pas le même sens pour eux. Avait-il un sens d'ailleurs ? Il désignait même les habitants d'un autre commune.
La compagnie des chemins de fer, par exemple, souhaitait faire passer une ligne par le village. Ce qui déclencha une animosité avec la commune voisine. Les villageois refusèrent d'abord le premier projet de faire bâtir la gare au village. Les gens du village voisin soulevaient le problème d'un trajet trop long et trop sinueux, donc illogique. A ce problème s'ajoute la contrariété des habitants. Certains, comme Pierre, se désolaient pour le bétail qui serait effrayé, d'autres ne voulaient pas connaître le morcellement de leurs champs ou de leurs bois et réclamaient pour être dédommagés des indemnités phénoménales. Enfin, le curé , les vieux et quelques bigotes prédisaient que la main d'œuvre attirée par le chantier dévergonderait la jeunesse. La peur toujours de l'étranger ! La pétition remporta un certain succès, mais, au sein même du Conseil Municipal, des clans se formèrent. Outre ceux qui pensaient aux débouchés des différents marchés, abondaient les familles qui cherchaient du travail pour leurs garçons. Or la construction de la voie ne manquerait pas de créer des emplois.
Pour éviter tout risque d'insatisfaction, l'entreprise modifia le tracé initial et décida en accord avec les Ponts et Chaussées d'installer la station entre les deux bourgs. l'égoïsme, dans un premier mouvement, porta chacun à se féliciter d'avoir évité un désastre personnel. Le maire avait presque gagné et déjà des équipes de spécialistes jalonnaient l'emplacement du chantier. Si tout se passait bien, les travaux commenceraient avant la fin de l'année 1881.
Le nouveau venu avait pour obligation de s'intégrer vite, d'amer ce qu'ils aimaient, de participer aux diverses activités et parfois, ce n'était pas suffisant. Les remarques ironiques et à double sens fusaient :

- Sa femme c'était un carnaval, une boche qui croyait toujours que les français ne l'aimaient pas.
Ils refusaient le droit de penser différemment, ricanaient lorsqu'on ne savait pas travailler à la ferme, cuisiner comme dans la région. 
Ils n'étaient pas sévères avec les jeunes, mais ça ne leur plaisait pas de les voir parler à un jeune qui n'était pas du " Pays ". Pays avait un sens des plus restreints, celui de village. La mentalité des campagnards s'opposait essentiellement aux gens de la ville. Ils leur trouvait trop de toupet.
La nature rude forgeait des caractères inébranlables et entiers.
A la maison les vieilles femmes se plaignaient de leurs belle-filles. Elles accusaient les instruments modernes de ne pas fonctionner comme les bons vieux ustensiles. Elles quémandaient des compliments qu'elles refusaient aux jeunes.

Le déraciné souffrait donc deux fois. Il souffrait de quitter sa région et souffrait de la façon dont il était reçu. Les bavardages faisaient que tout se savaitAvez-vous été gentil, avez-vous été voir un tel à la clinique ? Quelle tête faisait-il ? Qu'avait-il eu ?
On ne cueille pas les champignons, on les cherche. C'est une véritable chasse sous les fougères, dans la mousse, dans les ronces ou sous les feuilles.
Ici quand on dit " champignons " on veut uniquement dire les cèpes. Les autres champignons, on les désigne par leur nom : les girolles, les coulemelles...


Date de création : 22/03/2012 @ 07:39
Dernière modification : 20/10/2012 @ 08:26
Catégorie : Contes et nouvelles
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