Culture et documents
Culture et voyages
Culture, lettres, écriture
Culture philosophique
G : notre village
Mon environnement
Mon journal
Santé
Société
Documents sonores
Les couleurs du temps
Guy Béart
|
Contes et nouvelles - L'étrangère
L'étrangère ou l'étranger
dans un milieu encore assez fermé
S'ils avaient su les anciens qu'ils auraient besoin des " étrangers " pour que leur village ne meure pas ! Aujourd'hui dans les villages du Sud Ouest il y a des anglais, des Hollandais...
Tout ce qui n'était pas dans leurs habitudes, pour ces villageois, au début du siècle dernier... était bizarre ou étranger. L'étranger pouvait être l'habitant d'un village voisin qui ne prononçait pas la langue d'Oc de la même façon ou qui avait un vocabulaire légèrement différent car une cabane par exemple pouvait être une gariote, une cazelle, une borie... à quelques kilomètres de là... Les recettes changeaient aussi, transmises par la tradition familiale ! Pour les enfants comme pour les adultes, les animaux étaient des domestiques, de la nourriture ou destinés à des jeux plus ou moins cruels. Un siècle plus tard l'esprit avait évolué, pourtant j'ai un peu été témoin de certaines incompréhensions... J'ai eu du mal à m'insérer, j'ai regardé moi aussi avec un regard d'étrangère, tout en essayant de rester neutre. Mais la langue française, la télévision ont peu à peu atténué légèrement les écarts. Sa vie heureuse et sans soucis, en famille, finit avec son enfance. Un jour, un voisin est venu et il dit à ses parents : " J'ai un beau parti pour votre fille ". Ce gars-là, elle ne l'avait vu que deux ou trois fois aux fêtes votives de la région, pas plus. - Qu'est-ce que tu veux faire ? lui dit son père un peu tracassé de la laisser partir loin, au bras d'un étranger... Que répondre ? Ils étaient 7 enfants dans une famille des plus modestes. Il fallait bien que le père case ses enfants ... Mariette leva les yeux vers le ciel bas, menaçant. D'énormes nuages gris s'accumulaient au-dessus de la région, l'obscurcissait. Puis elle se tourna vers les siens. Le père et les frères l'étreignirent maladroitement et la laissèrent aller, gênés. La mère, émue, resta un long moment à côté d'elle sans parler puis elle la prit contre elle. - Ma petite chérie, dit-elle s'efforçant au calme. Mariette saisit son baluchon qui contenait son trousseau, un peu de linge de rechange, usagé, ravaudé, et les menus objets représentant son avoir en ce monde, les derniers souvenirs de son enfance. Elle suivit son jeune mari qui portait en plus de nombreux paquets, le pique-nique pour le trajet : du pain, du fromage et il jeta le tout sur son épaule. Il sourit à chacun essayant de leur donner la force morale de ne rien regretter. Elle essaya de ne pas se retourner et partit ne songeant guère pour l'instant à l'avantage de fuir les souffrances de la misère pour une pauvreté plus abordable. Elle savait que quand elle atteindrait la maison de l'Augustine, après un détour, ce serait fini, la métairie disparaîtrait avec ses silhouettes minuscules, réduites, figées et perpétuées par le souvenir qui ne leur permettrait pas de vieillir. Une dernière fois, elle laissa son mari prendre un peu d'avance et elle lança un regard en arrière. Plus rien. C'était un adieu à son enfance et à l'affection des siens pour l'amour d'un mari et... l'inconnu. C'était surtout l'affection des siens qui se frayait un chemin douloureux dans sa sensibilité. Elle n'avait cependant pas longtemps hésité avant de s'engager car elle aimait son jeune mari. Mais elle partait contrées ignorées à une époque où les déplacements étaient difficiles. Elle était partagée entre son amour, l'angoisse de tout quitter, la curiosité pour la région qu'on ignore et déjà la nostalgie, la séparation. Reviendrait-elle un jour chez elle ? Devant eux le sendarel montait longtemps, poussiéreux, infini en direction de sa nouvelle ferme dont elle serait presque la maîtresse. Presque parce qu'il y avait encore la grand-mère. C'était un chemin sinueux qu'elle avait fréquemment pris en compagnie de son fiancé mais en sachant qu'après une courte promenade elle reviendrait à la maison. Après le premier arrachement surmonté, l'inquiétude de l'accueil qu'elle recevrait, Mariette, l'étrangère parce qu'elle venait d'un village voisin, trouva cependant dans l'amour de son mari, l'énergie du travail et le sourire qui la rendait sympathique le courage de s'adapter. Ce fut plus difficile pour les autres de l'accepter d'autant qu'elle savait aussi mettre en évidence ses convictions. Comment gagner avec un grand cœur, une piètre fortune et de profondes convictions la sympathie des autres. Pourtant ses parents étaient sévères, à cheval sur l'heure... mais là, elle ne pouvait absolument rien faire sans l'autorisation de l'ancêtre, la vieille dame à la coiffe toujours sévère. L'été, lorsqu'elle avait voulu se faire couper les cheveux courts, selon une nouvelle mode pratique les jours de grande chaleur, on lui avait répondu. - Mais ce n'est pas possible, c'est comme les garçons ! Les femmes gardent leurs cheveux longs sous la coiffe. Il lui avait fallu attendre un autre été avant d'obtenir enfin l'autorisation de son époux et encore avait-il décidé sans l'avis de sa mère car d'autres femmes du village s'étaient laissées tenter. Les soirs de bal, elle était surveillée même par les oncles, les frères ou les cousins. - Tu n'as pas fini de danser avec celui-là ? C'était la règle transmise par la famille alors que dans les prés, les femmes qui gardaient rencontraient des gars comme des filles et pourvu que les moutons n'aillent pas trop dans le blé, personne n'allait voir ce qui s'y passait ! D'abord il y eut les enfants : - Maman, maman, donne-moi un tourtou avec des graillons ? - Maman, maman, donne-moi s'il te plaît un bout de flaugnarde avant de partir. Ah ! La flaugnarde qu'elle retirait de la cendre où elle la tenait au chaud sur une plaque et sous un torchon. Comme ce gâteau embaumait, comme il était aimé des enfants ! Mariette souriait et coupait un morceau dans le curieux gâteau à bosses adoré des gamins. Sous la blessure de la lame froide, la pâtisserie se rétractait. Les enfants, heureux, mordaient à belles dents dans leur portion dorée à point, le plus souvent le Dimanche avant d'aller à la messe, parfois au goûter dès le retour de l'école. Après le déjeuner, dès 6 heures il fallait s'occuper des vaches avec le mari, puis préparer les enfants pour l'école. " A quoi ça leur servira disait la grand-mère d'aller à l'école "? Ensuite, c'était la bacade pour les cochons, la pâtée pour la volaille et les autres animaux, le ménage, le repas de midi à préparer. L'après-midi, elle va au jardin, c'est son domaine, sa solitude, son repos presque. Après l'école, les enfants veulent goûter, il faut regarder les devoirs. " Ils feraient mieux de t'aider dit la grand-mère ". Maintenant elle songe au repas du soir avant de revenir à l'étable. Elle terminera sa soirée par le linge, le repassage, la couture en regardant la télévision. Puis ce fut l'époque des maladies des enfants. Elle essaya les tisanes de queues de cerises. Elle baignait avec de l'eau bouillie parfumée de mauve les paupières gonflées et irritées. Malgré les lavages, l'enfant était couvert de plaies purulentes. Dans ses rares moments de lucidité il implorait : - Dites, Mère, ma figure n'est pas comme mes mains ? Je ne veux pas devenir laid ! Mariette faisait bien tout ce qu'elle pouvait. Elle avait isolé Antoine, par risque de contagion, et ne permettait pas à Angélique de l'aider. Elle secondait son mari à la ferme, veillait la nuit le gamin accablé et, à cause de sa grossesse, semblait ne tenir debout qu'avec peine.
Le moment le plus terrible pour elle fut lorsque dix jours après le début de la maladie, alors qu'A. en dépit de sa fièvre et de ses malaises voyait ses pustules se dessécher, Jean et même Pierre furent contaminés. Mariette recommença à panser les corps endoloris. le père et Jean, à leur tour gémirent, divaguèrent, débitant de longs discours inintelligibles. Le spectacle qu'offraient les trois infortunés couverts de boutons se révélait pitoyable.
A cette époque-là il lui fallut en plus remplacer les hommes aux travaux urgents des champs, aller le soir soigner les bêtes car la fièvre les obligeait à se reposer
Malgré sa lassitude, Mariette, toujours présente, consolait et soignait sans relâche. Souvent, en cachette, elle pleurait et priait. Enfin la guérison vint... Un miracle...pensa-t-elle.
Un nouveau problème apparut lorsque Mariette envisagea d'envoyer ses enfants à l'école au moins une demi-journée. Elle-même savait lire. Au début la grand-mère avait grondé :
Silence...
L'enseignant, de plus en plus désemparé, ordonna brusquement de fermer les livres. La toile obtenue permettait à Mariette de confectionner pour la vente chemise et draps. A mesure que ses enfants grandissaient, la jeune femme transmettait les vêtements de l'aînée au suivant. Arrivés au dernier bambin, les pantalons n'étaient plus que loques rapiécées de partout, mais propres tout de même.
En filant, mère et fille fredonnaient parfois, et leur chanson emplissait la maison. mais l'inquiétude demeurait toujours présente. Mariette n'était pas de celles qui croient le bonheur prêt à s'installer une fois pour toutes. Elle pensait que rien ne saurait empêcher le malheur, si Dieu le voulait
La mère comme le père imposaient à la famille un climat moral différent, mais intègre. La neige fondit, les terres reparurent, parsemées de flaques d'eau. Mariette se préoccupa alors de trouver une place pour ses gamins. A chaque occasion, elle se renseignait, mais dans les environs, on n'avait besoin de personne.
En attendant, elle avait cherché une autre source de revenus. Les matins de foire, avec sa fille, elle accompagnait Pierre sur le chemin du moulin. Tandis que son mari se déplaçait sur le marché, au milieu des étalages et du brouhaha, offrant son surplus de récolte, un lièvre tué dans les bois ou un couple de lapins, Mariette et Angèle, une seille pleine d'eau sur la tête, servaient à boire à ceux qui souffraient de la chaleur, les jours de grand soleil. Le récipient vide, elles retournaient le remplir à le citerne de la ferme et se perdaient encore dans la foule bruyante et colorée.
Vers le sixième mois de sa grossesse, la plus difficile de toutes, Mariette eut de sérieuses défaillances. Pierre, inquiet, obligea sa femme à consulter un médecin. Le docteur insista : - Il faut qu'elle se repose ! Se reposer ! Il n'en était pas question, il y avait beaucoup à faire au printemps : les labours, la remise en état du jardin ! - Après tout, des grossesses, j'en ai eu d'autres ! songeait Mariette avec courage. je sais ce que c'est ! Avec énergie, elle surmonta la fatigue inévitable. Mais elle ne pouvait plus courir les villages environnants pour essayer de louer ses fils. Il faudrait qu'ils se débrouillent seuls. Antoine, son adorable garnement, était assez grand, elle décida de lui parler le soir même. Et ce soir-là elle se sentait plus lasse de sa journée et monter seulement à l'étage l'essoufflait. Elle pensait avec appréhension à l'immense lessive qui l'attendait encore dans les jours à venir. Quand il entra, la mère décrochait le chaudron suspendu à la crémaillère, dans lequel cuisait le repas du cochon. celui-ci, tenaillé par la faim, commençait à grogner en cognant la porte de son énorme groin. - Est-ce que je peux vous donner un coup de main, mère ? - Certainement. Tu es gentil. d'ailleurs après cela, je désire te causer. La grand-mère l'exigeait, il fallait bien qu'elle se décide à faire travailler ses garçons. Elle avait commencé par une simple question : - Tu veux continuer à aller à l'école ou gagner un peu d'argent en gardant les vaches ou les brebis ? Quand ils pénétrèrent de nouveau dans la grande cuisine au sol de terre battue, Mariette mit, à la place de l'oule pour la bacade, celle du souper. Puis elle vint s'asseoir et se remit à filer sa quenouille. La bonne odeur du ragoût se répandit peu à peu dans toute la maison. Antoine, selon son habitude, monta trois marches de l'escalier des chambres, s'assit, et, la tête appuyé aux barreaux, attendit un peu anxieux que Mariette s'expliquât. Tout d'abord il ne répondit pas. - A., mon garçon, tu as beaucoup grandi et, tu vois, j'attends un autre bébé. or les ventes, ces derniers temps, ont été insignifiantes, ce que nous rapporte la quenouille est minime, ce que je souhaiterais, c'est que Jean et toi, vous gagniez de l'argent pour nous aider. - Mais je vous aide déjà ! - Oui, bien sûr, tu es courageux et travailleur. Plus que ton cadet d'ailleurs, je le reconnais. mais ton frère aîné suffit pour seconder le père à la ferme. La propriété n'est pas bien vaste encore. Non, ce que je veux dire, c'est qu'il y a beaucoup d'enfants de ton âge qui partent pour garder les brebis. dès demain, il faut que vous alliez chercher un travail; vous vous rendrez au bourg voisin où l'oncle François vous conseillera. Le cœur d'A. se serra, il accédait déjà au monde des adultes. Il comprit qu'il devrait s'éloigner de la ferme, quitter sa mère et sa sœur qu'il adorait, renoncer aux jeux avec ses polissons de frères. Il aimait aussi la vie de tous les jours, la chaleur du fournil, le village quand il s'agissait de faire les courses. pourtant il n'extériorisa pas sa peine. Il rencontra alors le regard de son frère qui se trouvait dans le même cas. Regard à la fois craintif et confiant de Jean, un peu plus jeune et il lui sourit pour le rassurer. C'était leur signe d'entente. Il était conscient que Jean portait lui aussi en son âme sa dose d'opium et de rêve incessamment sécrétée et renouvelée, qui permet à chacun, même aux plus jeunes, qui permet à chacun de poursuivre sa route. Seulement il regarda plus attentivement la cuisine et le monde qui l'entourait. Avec la tombée de la nuit, la chienne dehors commençait à aboyer aux moindres bruits, le père bientôt viendrait pour pétrir le pain. Angélique dévidait son écheveau en silence. Dans les chambres, là-haut, et au grenier, il entendit la cavalcade des jeunes qui se poursuivaient. Mariette alluma le calel et s'activa près du foyer. Antoine l'observa. La lueur de la lampe à huile éclairait le visage maternel absorbé par ses multiples activités. Sur le manteau de la cheminée, les ombres et les lumières jouaient. Comme il faisait bon en famille ! C'était le jour de ses 10 ans : - Je vais te les garder les troupeaux dit-il un peu brutal. Après tout l'école, il n'avait jamais aimé beaucoup ça et dans les prés bien sûr on s'amuserait pas tous les jours non plus, mais quand même... Mariette reprit : - Tu trouveras des camarades avec lesquels tu t'amuseras tout en surveillant les troupeaux.
Le père rentra, se lava les mains et prépara la maie pour y verser l'eau et la farine. D'habitude, c'était une fête, car la croûte, vraiment délicieuse, craquait sous la dent. Antoine et ses frères mangeaient de grosses tartines, à la graisse ou frottées d'ail. Ils n'hésitaient pas lorsqu'ils étaient en bonne santé à attaquer largement le chanteau de pain et le pâté. Puis les tourtes dorées, alignées dans le ratelier suspendu au plafond, durcissaient; Mais ce soir-là, la tristesse anéantissait tout bonheur. la mère aussi avait les larmes aux yeux.
Quelques jours plus tard, un petit frère naquit. Encore un garçon ! Le cinquième de la famille. - Cinq fils, merci Seigneur pouvait grommeler la grand-mère. - Un tous les deux ans ! commenta Pierre, amusé. Le choix des prénoms devenait embarrassant. Ce dernier-né fut, selon la coutume, baptisé le plus tôt possible. Il s'appela Alexandre. Angélique, aussi heureuse que si on lui eût offert une poupée, guettait ls risettes des premiers mois : les garnements autour d'elle, s'ingéniaient à les provoquer par leurs grimaces et leur mimiques. la fillette prenait plaisir à balancer le berceau qui reposait sur un bois cintré. Julien, le drôle encore en jupes, penché sur le petit être balbutiant, sentait croître en lui un orgueil nourri par la prise de conscience de sa récente supériorité. Vis à vis de ses aînés, il ne serait plus le mioche, le " renifleur ", comme l'appelait A. lorsqu'il pleurait. Jean examinait avec dédain ce tas de chair rouge, criant et bavant. Il était vaguement déçu par la tête fripée, le corps tout emmailloté, serré par des bretelles tricotées qui l'empêchaient de tomber. Quant à Antoine, il s'estimait dupé par les adultes : ce compagnon de jeux qu'ils avaient promis était bien incapable de rivaliser avec lui ! - Encore moins que Julien, ce n'est pas peu dire ! L'aîné, déjà plus raisonnable, savait qu'il fallait attendre longtemps avant de tirer le moindre agrément d'un nouveau-né. - Eh bien ! Quoi ? Il est comme vous à son âge ! conclut-il philosophiquement, devant l'air suffisant des garçons. Pierre et Mariette souriaient au cercle de minois curieux qui se refermait tous les soirs après l'école ou le travail, autour du berceau. Le choix du prénom bien que difficile après déjà quatre garçons, ne souleva cependant pas autant de problème que pour l'aîné. - Tu veux l'appeler Pierre ? Avait-elle dit ? Mais Pierre, c'est toi, il ne peut pas y en avoir un autre ! - C'était déjà le nom de mon père dit Pierre pincé. - Raison de plus ! - Tu ne te rends pas compte de l'importance de ce prénom. - Mais c'est toi qui ne te rends pas compte de la confusion que cela va créer. - Je suis le fils aîné, ce premier garçon est notre fils aîné et le prénom du premier né, c'est sacré chez nous et c'est nécessairement Pierre dans la tradition de la famille... - Chez nous ? Ah oui, c'est vrai, " chez nous, " cela veut désormais dire dans " ta " famille. Je te signale qu'il n'est pas l'aîné, nous avons eu une fille avant lui. - Pour les filles, ce n'est pas pareil, le choix du prénom est d'ailleurs libre. c'est une autre fille, tu pourras l'appeler comme il te plaira dit-il fier et conscient de sa générosité. Elle avait cédé. Quelle importance après tout. Mais intérieurement l'idée l'avait un peu révoltée. Les filles dans ce milieu comme dans beaucoup de milieux ne sont qu'un récipient où les hommes déposent leurs chers descendants mâles. Pour les filles ils veulent bien fermer les yeux jusqu'au prochain enfant.... Maintenant qu'elle avait eu son bébé, elle recommençait à travailler aux champs. Elle s'attelait à l'araire avec son mari et la grand-mère s'appuyant sur les montants pour que le soc de bois s'enfonce, quand les enfants n'étaient pas là. La grand mère qui répétait que personne ne devait s'élever au-dessus de sa condition et qui ne trouvait pas tout à fait que ce travail-là était celui des femmes...Le soir elle suspendait encore le grand chaudron à la crémaillère, comme chaque soir, avant de retirer de la tourtière le millassou, blond, odorant, qui servirait pour le repas du lendemain. Elle le posait à côté sur une assiette creuse réchauffée par la cendre et montait ensuite aux chambres bassiner les lits. - Quel besoin grognait la grand-mère avait-elle de bassiner les lits. En cette saison.
- Les enfants auront chaud.
- Cela ne sert à rien de les gâter. C'est leur donner de mauvaises habitudes de confort qu'ils n'auront pas toute leur vie ! Mariette ne répondit pas mais n'en continua pas moins la tâche entreprise. Elle sourit cependant. Comme elle savait retrouver dans ces circonstances ce visage de jeune fille qui la transfigurait et faisait céder jusqu'à sa belle-mère, jusqu'à son bougon de mari ! La vieille grand-mère, les mains souvent inertes sur son ouvrage, la regardait, la critiquait en silence, bougonnait, mais le plus souvent cependant elle se laissait prendre à son tour à ce sourire. Et quand elle oubliait la présence inquiète de son fils qui les regardait, qui guettait les remarques de sa mère, un pli d'amertume trahissait son désespoir solitaire à l'idée qu'il ait épousé une étrangère. Par contre les enfants auraient donné beaucoup pour voir resurgir le sourire de la mère qui était chaque fois comme l'esquisse d'un pardon et un rayon de joie intérieure. Le vent du nord soufflait bien encore un peu quand A. et son frère devinrent enfin bergers : A. dans deux hameaux différents. Les garçons courageusement se levèrent tôt pour partir. La mère leur glissa un morceau de millassou dans la poche et les embrassa. Ils s'éloignaient pour la semaine. dehors, emmitouflés dans leur pèlerine, ils avancèrent lentement, luttant contre les rafales du petit matin, évitant les flaques d'eau qui pourraient abîmer leurs galoches de bois. Chaque année les parents conduisaient les enfants chez le sabotier. Le forgeron garnissait ensuite les semelles de gros fers. Il ne faisait pas bon courir avec de pareilles chaussures ! Pour le moment, les deux frères en appréciaient tout de même la chaleur, car la mère avant le départ, avait délicatement posé les socles sur les cendres encore tièdes. - Vivement les beaux jours ! songeait Antoine, que je puisse galoper pieds nus. Ce jour-là le père attela la charrette pour ses gamins. Quand ils s'engagèrent dans le chemin qui menait aux autres villages, il faisait un peu frais. Non loin de leur lieu de travail, les garçons se séparèrent. Le hameau, comme leur village, bourdonnait ainsi qu''une ruche dans ses fumées et ses odeurs matinales. Le jeune garçon respira le bouquet substantiel, suspendu dans l'atmosphère nourri de la vie secrète des habitants. Antoine fut reçu par une bonne vieille dame, portant coiffe, un fichu de laine croisé sur la poitrine. Comme la Mariette, elle filait sa quenouille de chanvre, près de la table. Au fond de la pièce, un homme trapu, au nez rouge, aux yeux minuscules, semblait se dissimuler derrière sa barbe noire et frisée. Comment pouvait -il avaler cette grosse assiettée de soupe? - Ah ! te voilà l'A. ! cria-t-il. Je termine mon déjeuner et je viens t'expliquer le travail. - Finis d'entrer, ajouta l'aïeule, gentiment. La cuisine ressemblait à celle de la ferme familiale. A. pour se réchauffer, alla s'asseoir un instant sur l'un des deux coffres installés de part et d'autre de la cheminée. Les salières qui servaient de bancs pouvaient aussi contenir, comme à la maison, le lait à cailler... Rêveur, Antoine posa ses lourds souliers sur les chenets de fonte. Mais l'homme le secoua : - Déjà au repos, paresseux ? Allons, en route ! Comme Antoine imaginait les gens de son entourage d'une seule pièce : bons ou mauvais, rarement complexes, il trouva la grand-mère plaisante, l'homme méchant ; tout penaud, il suivit le bourru et broussailleux fermier. Dans cette famille qui possédait un beau domaine et nourrissait un nombreux cheptel, il y avait deux autres pâtres, une fillette, Jeanneton, très mignonne malgré sa robe rapiécée, et un garçon : Lucien. Ils hélèrent les brebis et les chèvres qui leur emboîtèrent le pas. l'écho répercuta le joyeux tintement des clochettes dans l'air pur et vif du matin. Tandis qu'ils prenaient la direction du plateau couvert de genévriers, le chien sur les talons, le troupeau s'étira dans l'étroit sentier bordé de buissons épais. Les bêtes se dressaient contre les murettes de pierres, broutaient au passage ronces et broussailles. Les drôles marchaient en tête, Antoine écartait délicatement les branches pour permettre à Jeanneton de passer, l'avertissant avant une flaque d'eau. Ils s'installèrent à l'abri du vent du nord, contre un gros tas de cailloux. Lucien, berger depuis un an, connaissait beaucoup de jeux. Ils s'amusèrent à construire des cabanes en miniature, tandis que les animaux paissaient tranquillement. Pendant des journées, on faisait un peu de tout, les femmes ou les jeunes filles brodaient ou tricotaient. D'autres bergers venaient aider à garder les brebis. les jours de froid et de pluie, on faisait un feu de broussailles. Les adolescents au milieu des bruyères apprenaient à danser. Antoine ne fut pas mécontent de sa première journée, de ses nouvelles connaissances... Il se mit à aimer profondément le silence des pâturages. le soir, quand ils rentrèrent, l'aïeule leur donna un morceau de pain, puis ils allèrent ramasser l'herbe des lapins et soigner la volaille. A la nuit, le souper réunit toute la maisonnée. Alors seulement, le père sortit une tourte du tiroir, au bout de la table, et, avant de l'entamer, y traça une croix avec son couteau. Ce geste, familier à Antoine, - car Pierre, à la ferme, ne manquait jamais l'accomplissement de ce rite - réconcilia le jeune domestique avec son patron. L'homme maintenant, piquait du nez vers son repas, aspirait la soupe à grand bruit, absorbait avidement son chabrol. Il essuya les dernières gouttes avec une mie de pain. La mère leur servit un tourtou, une de ces galettes de sarrasin, ronde, plate, grillée à la poêle. Il fallut ensuite retourner les assiettes et Madame D. déposa pour chacun une cuillerée de cailladou, ces fromages de chèvre si délicieux, Monsieur assaisonna d'ail, de sel et de poivre. A tout instant, il se versait du vin, il finissait, sans doute, son litre à chaque repas ! Jamais Antoine n'avait si bien mangé en semaine. décidément, la vie de berger se révélait agréable. Plus tard, l'homme tisonna le feu. Jeanneton aida les femmes à ranger la vaisselle et les garçons s'occupèrent à éplucher les châtaignes. Quand la cuisine fut en ordre, tous se rassemblèrent autour de l'âtre où des troncs d'arbre s'en allaient en cendres : ils se reposaient un moment en regardant les flammes. La grand-mère se remit à sa quenouille. La mère s'installa tout contre la zone qui diffusait une douce chaleur et tricota des mitaines. le père tressa un panier, entrelaçant habilement la paille et des fibres de ronces. Les trois gamins babillèrent, se taquinèrent, rirent à qui mieux mieux. Une heure plus tard, des amis, des voisins vinrent se joindre à cette veillée. c'étaient tous des habitués. Il y avait là François, sa femme Marie ( l'oncle et la tante d'Antoine ). La cheminée, large et haute, pouvait accueillir beaucoup de monde. Les De. arrivèrent peu après : Antoine fut heureux de retrouver Jean. A la ferme, ils passaient leur temps à se chamailler et à se battre, mais en réalité ils s'entendaient à merveille. Toutes ces personnes se rassemblaient pour égrener les derniers épis de maïs et casser les dernières noix. Les distractions étaient rares au village aussi ces veillées constituaient-elles un grand événement.
Lorsqu'Antoine et ses camarades eurent terminé la tâche confiée par Madame D., celle-ci se leva, dissimula des châtaignes et quelques pommes de terre sous la cendre chaude et donna aux enfants un maillet de bois.
- Faites doucement, dit-elle, il ne faut pas taper trop fort ! Tandis que le petit Jean, fatigué par son travail inaccoutumé, s'endormait dans l'odeur de froment du tamis à bras et l'arôme des fruits charnus qui commençaient à cuire sous la braise, Antoine et Lucien, déjà inséparables, recueillaient avec application les cerneaux dans un grand panier, s'amusaient à jeter les coquilles sur le feu qui crépitait à faire plaisir.
Les adultes évoquaient les nouvelles des environs, s'informaient des menus événements, des tracas et des joies du voisinage.
- Une petite fille est née dans la famille P. de C;. Elle s'appelle Julienne. - Qui vous l'a dit ? - La mère S. de la D;, pardi ! - Il aurait mieux valu que ce soit un garçon ! Ces pauvres gens ne pourront jamais lui donner de dot. - Demain, il faudra venir chez nous interrompit l'oncle V. J'ai encore quelques sacs à énoiser. - Le moulin de B. sera-t-il libre dans la semaine ? demanda D. - Je pense, il n'y a pas de raison, car nous sommes en retard cette année.
Les cerneaux de noix décortiqués étaient ensuite pressés : la meule, actionnée par une chute d'eau les écrasait. L'huile obtenue, parfumée et un peu forte, servait pour la salade, les beignets et les gâteaux à la farine de maïs. Le liquide de deuxième pression devait brûler dans les lanternes, le calel, presque unique moyen d'éclairage des maisons les plus démunies.
La lampe à pétrole de chez D. baissait. les hommes, pourtant, ne ne semblaient pas las. Ils jouaient maintenant aux cartes : à la manille. l'enjeu s'évaluait en haricots, rarement en pièces de monnaie. les femmes n'y voyant plus très bien, avaient posé leur ouvrage. Elles bavardaient, chantonnaient, tout en contemplant le feu qui achevait de consumer le dernier bois. - C'est l'heure d'aller dormir, les enfants, essaya d'intervenir la mère. Il y aura encore une dure journée demain ! Mais les gamins, déjà rassemblés devant ce foyer par un lien d'affection et d'amitié, se sentaient presque heureux, loin des parents. les flammes projetaient sur les murs des ombres fantastiques; leur esprit inventif remplissait cette ambiance, à la fois gaie et mélancolique, d'histoires merveilleuses. cela rappelait à Antoine les veillées de Noël. A la ferme, avec peu de noix, peu de châtaignes, et peu d'huile, les soirées se trouvaient écourtées. Garnement plein de promesses, toujours animé par une audace et un culot qui frisaient l'inconscience, Antoine eut soudain l'idée d'une farce, une de celles qui attiraient les représailles paternelles. Pour lui, l'existence ne prenait son vrai sens que dans la mesure où il pouvait l'embellir par toutes les plaisanteries possibles et imaginables. Nourri depuis toujours du récit d'aventures fabuleuses, transmises de génération en génération par les grands-parents, il souffla quelques mots à l'oreille de Lucien et monta aux chambres comme un drôle obéissant. Il se plia dans un drap, espérant terroriser les amis. Lucien avait pour mission de dire: - C'est le Lébérou ! Mais l'oncle V. connaissait de longue date la malice de son neveu. Il le taquina gaiement : - Il y a quelques années déjà, un homme prétendait être le loup garou. Il allait dans les familles, à la nuit, pour effrayer les gens : les gendarmes l'ont arrêté ! Antoine, peu confus, éclata de ce rire qui emplissait souvent la maison, quand ne fusaient pas ses caprices, ses esclandres ou ses manifestations de colère ! Il était heureux. Il venait d'obtenir un franc succès à sa première veillée, près du cantou. Il y en aurait bien d'autres. Le lendemain matin, les derniers tisons, minutieusement recouverts de cendre à l'heure du sommeil, furent ranimés par un coup de soufflet. la flambée crépita sous la marmite d'où s'exhalait une odeur appétissante. Avant de partir, les trois petits bergers mangèrent une soupe de pain accompagnée d'un morceau de fromage de chèvre, quelques châtaignes et une pomme de terre. Ils devaient garder jusqu'au soir le troupeau et ils ne reviendraient pas pour le midi. Ce jour-là, Lucien, encore plein de ressources nouvelles, apprit à Antoine comment transformer des tuyaux d'écorce en sifflets, de vulgaires cailloux en jouets extraordinaires et étonnants. - Pour bien faire, il te faudrait un couteau. Or Antoine n'en avait pas et il enviait Lucien. le canif, très convoité, se portait accroché à une chaîne. presque tous les enfants de la campagne en possédaient un. Comme Lucien exhibait le sien avec fierté ! Quand un garçon avait cet outil, il n'était plus un mioche, mais un homme. Antoine aurait voulu pouvoir tailler et graver dans le bois. - Qui te l'a acheté ? - Moi ! Avec mes gages de la semaine ! C'est vrai ! Antoine, à son tour, allait gagner de l'argent. Il en parlerait à la Mariette... - Et après, comme fais-tu pour fabriquer des pièges ? - Il y en a de plusieurs sortes, mais il faut toujours de la ficelle, du fil de fer et parfois des pierres pour assommer l'animal. Pour imiter Lucien aux poches bourrées de quantités de trésors, Antoine partit à la recherche de matériaux et de branches souples. il agrippa des arbustes pour fléchir les rameaux. Installé sur une fourche, il réussit à en atteindre un qui malheureusement, cassa net. Il redescendit en se laissant glisser le long du tronc, l'écorce lui blessa la joue et il sentit craquer la chemise, sous les bras. Il observa son gilet : des fils de laine pendaient lamentablement. - Gare à la correction ! confia-t-il à Lucien. - Tu n'es pas obligé de le dire. - Le père voit tout ! - Moi, quand c'est comme ça, ma mère reprise l'accroc à l'avance.
La Mariette aussi pardonnait. Sans cesse elle ravaudait les vêtements délabrés, cachait les menus larcins. cette fois pourtant, avec l'égratignure sur le visage, Pierre ne manquerait pas de se renseigner. Il cognait fort à chaque sottise de ses garçons.
Mais Lucien, après avoir bu une gorgée qu'il puisait dans le seau avec la couade de bois, saisissant une autre tige flexible, éluda la pensée du châtiment. Assis tranquillement sur l'herbe, au bord du fossé, il découpait ses morceaux de lacets, dénudait la ramure et tendait le collet. Son couteau allait, venait avec habileté. La lame au soleil brillait.t
- Où te procures-tu ces objets ? - A la ferme ou à la maison : je les rassemble toute la semaine. - Ah oui ! Je n'y ai jamais pensé. D'ailleurs, chez nous, les parents gardent tout ce qui peut être utile. - Maintenant il faut creuser les endroits touffus, bien égaliser jusqu'au traquenard et appâter avec du lard, précisa Lucien, parce que les carnassiers n'aiment point les chemins herbus. Ils préfèrent les sentiers nets. La nature sembla se taire comme la foule qui retient son haleine lorsque l'équilibriste atteint le dernier barreau de son échelle de corde. Antoine et son camarade attendirent la première proie. - Oh ! le beau piège, songeait Antoine émerveillé.
Soudain le chien se mit à aboyer. Quelques chèvres avaient trouvé le moyen de s'éloigner.
- Celles-là, si nous ne les ramenons pas, ce sera pire que la fessée de ton père ! - Toujours triste pour tes enfants ? - Vierge mère, oui ! Alexandre fait bien ce qu'il peut le bon drôle, mais il ne remplacera pas Antoine et Jean qui m'aidaient bien. - Ma pauvre, c'est la vie, mais tu as de la chance d'avoir 5 garçons car moi avec 6 filles dit son amie Françoise, je me demande ce que je vais faire... - C'est vrai, je ne me plains pas, mon mari et ma belle-mère sont enfin satisfaits dans ce domaine ! - Nous, nous ne faisons que vivoter, aucun bras solides pour nous aider à remonter la pente. Mariette quitta son amie. Discuter ainsi la soulageait. Empoignant son chaudron et son cabas, elle reprit l'étroit sentier. Elle se rendait sur divers chantiers, ou dans les champs, car elle avait vite compris que les ouvriers seraient contents, en milieu de journée, d'avoir un plat chaud, des fromages frais ou une boisson protégée de la chaleur. Aussi, vaillamment, presque chaque jour, elle laissait les plus petits à la garde de la grand-mère et elle allait dans les environs, les bras chargés de victuailles. cela les aidait bien à la ferme. A la fin de la semaine, Jean et son frère revinrent à la ferme familiale, fiers de leurs gages. A. les faisait sauter dans sa main et rêvait toujours à son canif. Pierre remarqua tout de suite la cicatrice de son fils. Celui-ci pour échapper à toute question éventuelle, tendit la pièce de 5 écus. - Donne-là à ta mère ! - Mère, qu'allez-vous faire de cet argent ? - Quand vous aurez économisé, je vous achèterai un costume pour aller à la messe, trancha Mariette. A. baissa la tête. Il n'était pas question de réclamer un couteau ! En ce Dimanche, pour recevoir ses garçons, Mariette avait préparé un véritable repas de fête. Le dîner commença comme à l'ordinaire, mais fut vite suivi d'un morceau de volaille et se termina par un gâteau de citrouille à la farine de ma¨¨is . Il fallut en même temps raconter la vie de berger... - Chez les D., dit Jean, à minuit, la maîtresse de maison sert la soupe à l'oignon, les hommes font chabrol et les enfants ont droit à du pâté ou du fromage. - Alors, vous êtes contents ? - Oui ! répondirent-ils en chœur. - Vierge mère, c'est tant mieux ! Dans l'après-midi, A. entraîna Jean dans les bois pour lui apprendre à fabriquer des fosses, des trappes ou des assommoirs au moyen de grosses pierres en équilibre. - Montons au moulin ! Jean, intéressé et souvent complice des bêtises d'A., trottina derrière lui. Les oiseux ne se laissent pas facilement berner. Les pièges à corneilles, profonds, avec de la viande avariée, restaient désespérément vides. Le jeu devint lassant. Ils se mirent alors à viser des arbres en lançant des cailloux, et, de pari en pari, A. voulut diriger son tir vers le chat de la petite Augustine : il dormait tranquillement au soleil. - Tu vas te dégonfler, ironisa Jean. - Moi, me dégonfler ? C'est bon pour toi ! Alors, tu viens ? Oui ou merde ? Jean n'osa pas protester. Ils s'approchèrent à quelques pas de l'animal. Celui-ci, touché à la tête, miaula de désespoir et se tordit sur son banc. A. avait vite disparu, mais le pauvre Jean, sur ses courtes jambes grêles, fut traîné par la mère de l'Augustine jusque chez la père. Elle le tira par une oreille et, malgré la couleur inquiétante que prit celle-ci, elle ne pardonna pas. Jean hurlait : - Ce n'est pas moi ! Ce n'est pas moi !.
Le père n'hésita pas. Deux gifles terribles fusèrent. Puis il partit à la recherche du deuxième larron.
A. ne rentra que pour le souper. Dans une atmosphère houleuse, Pierre tonna :
- Tu as tué le chat ! Avoue, mais avoue donc ! A. baissa un peu la tête et acquiesça. La correction tomba, drue, sur les fesses et les joues. Vacillant, le garçon monta vers les chambres. Il savait qu'il devait se coucher immédiatement, sans manger. C'était pour lui la plus terrible des punitions. Dès les premières bouffées printanières, l'odeur des herbes, des fleurs et de la lavande embauma les pentes rocailleuses couvertes de genévriers. Puis les longs lézards souples se faufilèrent entre les intervalles des murettes. Le nouveau jeu fut de leur arracher la queue, si fragile. A. appréciait sa vie au grand air, il adorait dénicher les couvées de geais, inventer et varier les distractions. Sans jamais penser à mal, il fit de nombreuses sottises avec Lucien qui aimait la plaisanterie, autant que lui. Parfois tous deux s'exerçaient à pisser le plus haut ou le plus loin possible. A d'autres moments, ils jouaient avec le feu, près des haies, des taillis ou des buissons. Ils avaient décidé de se construire sur le plateau un four en miniature, dans le but de faire cuire des châtaignes à midi. Ils ajoutaient des branches de résineux pour que le crépitement s'amplifie, et quand la vaste ronde d'étincelles diminuait, ils posaient les bogues sous la cendre. Parfois les hautes herbes sèches propageaient à l'entour les flammes qui serpentaient, rampaient au ras du sol. Rouges, essoufflés, ils devaient au plus vite jeter de la terre ou des cailloux sur ce début d'incendie. Un jour, les religieuses du village, sollicitèrent A. pour qu'il rassemblât les crottes de ses brebis. Elles avaient besoin de fumier pour soigner les fleurs et les légumes de leur jardin. Espérant gagner par ce moyen une rétribution supplémentaire, A. fit confectionner un sac à la Mariette. Cette semaine-là, avec sagesse, il ramassa une à une les petites billes noires, si précieuses, de son troupeau. La musette pleine, très fier, il l'apporta aux sœurs de la Congrégation de Jésus. Celle-ci, pour le remercier, lui demandèrent : - Que préfères-tu, un livre de catéchisme ou une pièce de 12 sous ? Le choix fut vite fait. La maigre monnaie en poche, A s'éloigna en grommelant. Il jugea que ces dames le payaient bien peu de sa peine ! Mais il put enfin acheter son couteau neuf. Le père le lui ramena de la foire de Brive. A.. A. commençait à comprendre l'intérêt et la valeur de l'argent. Et, malgré le plaisir qu'il ressentait en travaillant depuis quatre ans pour les D., il songea à gagner davantage.
Les fermiers rémunéraient en effet les domestiques en fonction de leur âge et de leurs capacités.
Lorsqu'A. quitta P, il fut loué chez L des Maisons R., à R., sur la route de S.. Immédiatement maltraité il s'y trouva malheureux et s'en plaignit à sa mère. Il raconta qu'il devait galoper pieds nus après ses bêtes, faute de chien. C'était un dimanche, la Mariette, qui ne possédait pas de soufflet, attisait le feu en portant à sa bouche un tuyau de fer. - Mère, je voudrais bien manger, dit A. - Pauvre drôle, tu as faim ? Après avoir découvert la marmite, elle y puisa un morceau de mique qu'elle lui tendit : -Tiens prends ça ! Tu n'as rien avalé, ce matin ? Tout en mordant dans sa boule de farine, cuite avec des feuilles de choux et un brin de lard, A. raconta: - Ce fermier est avare. Il me fait crever la bouche ouverte. Il ne me donne que des châtaignes et des tourtelous de maïs, ou de la soupe dans laquelle parfois, par hasard, traîne une couenne de cochon tellement rance que je me cache pour la donner au chien. La mère ne céda pas tout de suite. Elle se ressaisit cependant et finit par donner son accord, consciente que pour ce garçon exigent le lendemain demeurerait identique à aujourd'hui. A. protestait si souvent, quand il revenait dans la famille, qu'au bout d'un mois elle lui chercha une autre place : A. venait d'être blessé aux pieds par son maître. - J'ai un emploi pour toi. Antoine échangea avec elle un regard traversé par une certaine complicité. Il allait revivre, se détendre. Confiant dans le pouvoir de la mère, les risques de colère du père ne l'impressionnaient plus. - Et où demanda-t-il aussitôt.
- Chez C, du très brave monde.- Merci mère de votre compréhension, murmura-t-il. A onze ans, A. devint donc berger à la C.. Il gagnait 30 francs par an, et il s'y plaisait. Il fit connaissance avec de nombreux camarades : Eloi, Abel.. Pourtant il regretta l'intrépide Lucien et surtout la mignonne Jeanneton qui avait presque le caractère de sa sœur. Dans ce village, un petit étang, nourri des pluies hivernales et où les bêtes venaient boire, étalait ses eaux miroitantes. Les garnements allaient y patauger et pêcher les poissons. L'été, l'eau s'évaporait en partie, entraînant avec elle les dernières joies de la saison printanière... Mais des bêtises aussi passionnantes qu'avec Lucien, point. Cependant il joua avec fougue avec les voisins et misait des boutons que sa mère lui donnait.
- Venez voir, hurla Antoine, montant quatre à quatre les marches de l'escalier. Sortez du lit ! Il a neigé ! Des frimousses ensommeillées présentèrent un œil étonné. Pierre, plus vif, avait déjà ouvert les deux yeux. jean dormait encore à poings fermés. - Allez debout ! ou je te roule sur la terre gelée, paria Antoine. - Tu ne pourras pas ironisa Pierre qui enfilait au plus vite ses vêtements. - Chiche ! Pierre n'eut pas le loisir d'en dire davantage. Jean s'étirait tout juste lorsqu'Antoine le tira de dessous les couvertures. Des hurlements, des coups de pied prouvèrent que le garçon chargeait bel et bien le fragile fardeau sur son dos et le traînait dehors. Déjà les deux frères se vautraient dans la cour. Jean sanglotait de rage, de froid, se démenait pour échapper au supplice. La bande avait fait cercle autour des combattants. Seul Alexandre, encore en haut, criait depuis les chambres qu'il voulait descendre et, à quatre pattes, tentait la dangereuse manœuvre. - Allez, Jean, défends-toi ! vociféraient les autres, en martelant le sol de leurs sabots. - Fais-lui bouffer de la neige toi aussi ! - Merde alors, il a le diable dans le corps. Tous hurlaient, pleuraient ou riaient. Le vent éparpillait les voix, jouait avec elles un instant et les lançait tellement loin qu'on devait les entendre du bourg. Angèle qui soignait les bêtes arriva la première : - Vous êtes fous, s'exclama-t-elle, serrant le petit garçon dans ses bras et le rentrant dans la cuisine.
Mariette la suivait de près :
Soudain elle entendit, derrière elle, la voix de la Marie-Jeanne du bourg. Histoire de bavarder un instant, elle fut contente de s'arrêter.
Chaque village restait fermé sur ses convictions, ses craintes, son orgueil. Le mot étranger n'a pas le même sens pour eux. Avait-il un sens d'ailleurs ? Il désignait même les habitants d'un autre commune.
La compagnie des chemins de fer, par exemple, souhaitait faire passer une ligne par le village. Ce qui déclencha une animosité avec la commune voisine. Les villageois refusèrent d'abord le premier projet de faire bâtir la gare au village. Les gens du village voisin soulevaient le problème d'un trajet trop long et trop sinueux, donc illogique. A ce problème s'ajoute la contrariété des habitants. Certains, comme Pierre, se désolaient pour le bétail qui serait effrayé, d'autres ne voulaient pas connaître le morcellement de leurs champs ou de leurs bois et réclamaient pour être dédommagés des indemnités phénoménales. Enfin, le curé , les vieux et quelques bigotes prédisaient que la main d'œuvre attirée par le chantier dévergonderait la jeunesse. La peur toujours de l'étranger ! La pétition remporta un certain succès, mais, au sein même du Conseil Municipal, des clans se formèrent. Outre ceux qui pensaient aux débouchés des différents marchés, abondaient les familles qui cherchaient du travail pour leurs garçons. Or la construction de la voie ne manquerait pas de créer des emplois. Pour éviter tout risque d'insatisfaction, l'entreprise modifia le tracé initial et décida en accord avec les Ponts et Chaussées d'installer la station entre les deux bourgs. l'égoïsme, dans un premier mouvement, porta chacun à se féliciter d'avoir évité un désastre personnel. Le maire avait presque gagné et déjà des équipes de spécialistes jalonnaient l'emplacement du chantier. Si tout se passait bien, les travaux commenceraient avant la fin de l'année 1881. Le nouveau venu avait pour obligation de s'intégrer vite, d'amer ce qu'ils aimaient, de participer aux diverses activités et parfois, ce n'était pas suffisant. Les remarques ironiques et à double sens fusaient : - Sa femme c'était un carnaval, une boche qui croyait toujours que les français ne l'aimaient pas. Ils refusaient le droit de penser différemment, ricanaient lorsqu'on ne savait pas travailler à la ferme, cuisiner comme dans la région. Ils n'étaient pas sévères avec les jeunes, mais ça ne leur plaisait pas de les voir parler à un jeune qui n'était pas du " Pays ". Pays avait un sens des plus restreints, celui de village. La mentalité des campagnards s'opposait essentiellement aux gens de la ville. Ils leur trouvait trop de toupet. La nature rude forgeait des caractères inébranlables et entiers. A la maison les vieilles femmes se plaignaient de leurs belle-filles. Elles accusaient les instruments modernes de ne pas fonctionner comme les bons vieux ustensiles. Elles quémandaient des compliments qu'elles refusaient aux jeunes.
Le déraciné souffrait donc deux fois. Il souffrait de quitter sa région et souffrait de la façon dont il était reçu. Les bavardages faisaient que tout se savait. Avez-vous été gentil, avez-vous été voir un tel à la clinique ? Quelle tête faisait-il ? Qu'avait-il eu ? Date de création : 22/03/2012 @ 07:39
Dernière modification : 20/10/2012 @ 08:26
Catégorie : Contes et nouvelles
Page lue 434 fois
|
Phrase du mois
Une des devises des compagnons : ni se servir, ni s'asservir, servir.
Visites
Recherche
Dernières mises à jour
Evasion/Arts - Collection arts du monde Evasion/Arts - Collection arts du monde ( suite ) Evasion/Vivre ailleurs - La vie dans les pays visités Culture et voyages - Civilisation et croyances des pays visités Anecdotes de famille - Aimé des enfants Mes loisirs - Parcours en France Culture et voyages - La géographie des pays visités
Articles les plus récents
Culture artistique - Monet : impressionnisme
Enseignement/Concours - Mémento élémentaire d'espagnol Les livres - Les livres pour enfants Notre époque - Sortir des sentiers battus Culture et voyages - Conférences Les Antilles - Gros plans sur Cuba
Sites/Documents utiles
http://www.reverso.net/text_translation.aspx?lang=FR
Stats/Articles les + lus
Nouvelles des Amis
Réseaux sociaux
|

Culture artistique




visiteurs en ligne
Haut