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Rose

 Petite elle était toujours si gentille. Elle était silencieuse aussi.
Au début ses parents croyaient même qu'elle n'était pas normale. Elle n'a pas prononcé un mot avant ses trois ans
- Que s'est-il passé quand elle a eu trois ans ?
- Elle écoutait certainement, tous les sens en alerte pour appréhender chaque mimique des adultes, chaque intonation, jusqu'au jour où tou a semblé se débloquer. Alors, elle s'est mise à parler tout simplement, comme si le français lui était resté trois années durant au fond de la gorge mêlé à la langue créole de sa nounou, dans l'attente que la fillette fît le tri et desserât les dents pour la laisser sortir. Des phrases entières. Beaucoup de vocabulaire. C'était comme si elle avait toujours parlé. Comme si les années de mutisme n'avaient jamais existé ?
Elle avait toujours fait la charge de travail que son bon Dieu lui distribuait tous les matins et qu'elle avait toujours accepté sans rechigner, sauf peut-être garder son enfant auprès d'elle ?
Son mari. à cause des restrictions alimentaires avait voulu l'envoyer chez une de ses vieilles tantes dans les Pyrénées. Quant elle arriva là-bas, la vieille dame était assise au coin du feu. Elle tourna à peine la tête et R resta figée, l'enfant collée contre elle. La tante se demandait encore si elle devait se réjouir de cette visite dans sa solitude ou s'en inquiéter. Ce regard, cette méfiance R allait apprendre à les connaître, elle en voulut à son époux à cet instant.
Il était réconfortant de voir les magasins réapprovisionnés après les années de vaches maigres.

Son mari pouvait être un mélange déconcertant de tyrannie égocentrique et de provocation. Depuis qu'il avait participé à la guerre, il en était ressorti malade et non pas brisé, mais révolté.. Sur le plan psychique cela se sentait. Et sa petite famille le ressentait et souffrait un peu de ses rejets de la société.

D. sera bien chez ma sœur.
Parce que les parents travaillaient tous les deux, leur fille se retrouvait seule le Jeudi.
Un jour qu'elle avait essayé sur les conseils de sa mère, de faire des frites,  sa fille avait mis le feu à la poêle pleine d'huile. Elle saisit la poêle enflammée et la sortit dans le jardin.

Pendant des années, elle avait joué le jeu de la compréhension avec son mari, de l'amie tranquille qui évite de se plaindre, dédramatise et recolle les morceaux ! Le froid régnait de plus en plus dans son foyer et préparait peu à peu sa destruction sur le plan psychologique.
Pour R  le vendredi il fallait évidemment manger du poisson. Elle mettait toujours dans ses armoires un petit sachet de lavande qu'elle confectionnait elle-même. Elle tricotait des lainages pour les petits enfants. 
L'enfant sans être malheureuse vraiment se sentait un peu seule et parfois mal dans sa peau. Alors, elle roulait à s'en faire mal, un papier entre ses doigts. De plus elle n'y voyait pas très bien et devait tirer sur ses paupières pour faire la netteté autour d'elle.
Petite fille elle était un peu myope et avait surtout une cataracte congénitale sur l'œil gauche. Des enfants de l'école disaient qu'en tirant avec les doigts sur les bords de la paupière droite, elle y verrait mieux. Elle avait essayé mais ce n'était pas pratique. Plus tard évidemment elle avait porté des lunettes puis des lentilles de contact. De plus elle craignait de s'abîmer les paupières et le geste devenait ridicule.
J'étais une très jolie femme avait-elle osé dire à sa fille, plus belle que toi. Oui, seule cette mère, croyante, pouvait dire à sa fille des mots aussi blessants. Sa sœur aussi d'ailleurs qui avait dit à cette même fille  beaucoup plus tard: " C'est ta fille ? Une fille aussi grosse ?
Les chats que sa fille lui avait fait découvrir ou redécouvrir avaient remplis ses moments de solitude et son manque d'affection.  Elle avait eu des chats gris, des chats tigrés, des chats noirs... le plus souvent des chats abandonnés qu'elle recueillait. Ils avaient tous les droits, se perchaient et observaient du haut des armoires, passaient sans bruit d'une pièce à l'autre intéressés par les lits, les chaussures. Mais sa fille jugeait que finalement ils étaient intelligents mais trop indépendants, ils étaient parfois sournois et griffaient sans qu'on sache pourquoi et soudain ronronnaient en quête de câlins. Ils n'avaient pas la fidélité indéfectible d'un chien.

Depuis la mort de son mari, elle avait gardé longtemps l'énergie que donne la foi. Elle avait bien une aide ménagère mais seulement quelques heures par semaine et pourtant tout était à sa place, bien propre.

Elle avait érigé un véritable autel à son mari depuis sa mort. Elle gardait le pompon de quand il était au front, des photos de lui avec ses sourcils broussailleux qui semblaient la commander à distance et même de l'au-delà.

Tout évoluait trop vite pour elle.  Les ronds-points avaient remplacé les carrefours. Était-ce mieux ? Elle pourtant en avait peur et son mari ne se sentait pas à l'aise pour conduire lorsqu'il était en vie... Au mur, sur les meubles,  étaient  éparpillés, chacun dans un rôle précis, des pense-bêtes. Les numéros de téléphone importants, ses rendez-vous obligatoires, même les petits événements de la journée.

La robe qu'elle portait à l'intérieur de sa boîte était gaie, en laine légère. Elle la portait depuis des années et l'aimait bien. Pourtant elle n'avait pas souhaité être enterrée avec. Elle avait écrit ses souhaits mais sa valise contenant la jupe bleue-marine stricte était restée à Marseille. Lors de son dernier voyage à G., elle n'avait pas songé à l'amener.
Les terrassiers firent leur travail et l'assistance rebroussa chemin. Elle eut comme une impression de froid. Elle eut envie de flâner pour profiter du soleil, de marcher pour revoir les endroits chers à sa mère. Pourtant il fallait encore  remercier les personnes présentes et leur offrir à boire et à manger. Aidée de ses filles, elle remplit les verres et les plateaux.

Elle aurait eu un visage assez doux et harmonieux, même dans son vieil âge si les années ne lui avaient  autant serré les lèvres, non pour se taire mais pour manifester son mécontentement. Elle était assez réservée, d'apparence plutôt  froide mais pas indifférente. Sa fille adulte maintenant était plutôt encline à la plaindre. Sa jeunesse pas toujours rose, l'avait sans doute empêchée de montrer ses sentiments
 Elle était prête à renier toutes les traditions d'hospitalité pour ne pas rater  l'émission " Plus belle la vie " qui se déroulait évidemment à Marseille..

Elle avait refusé d'aller en maison de retraite où vivaient certaines de ses amis. Elle ne voulait pas de cette vie. Elle ne voulait pas aller chez ses enfants non plus. Mais selon elle ses enfants ne se donnaient jamais la peine de venir la voir. Elle oubliait qu'il habitaient très loin, qu'ils avaient leur vie et qu'elle ne voulait pas vivre chez eux.
Lorsque sa fille, la voyant si affaiblie après la pose de sa pile pour le cœur lui avait dit de façon quasi définitive :
- Viens chez nous. Elle avait résisté, feint de ne pas comprendre :
- Quand j'irai mieux.
- Non, maman, pour tout de bon. Quand tu iras mieux nous te ferons revoir ta maison et tes amis.
- Oh, je n'en suis pas à ce point !
Elle se plaignait d'être seule, mais elle ne voulait absolument pas quitter sa maison. Cela était compréhensible, " sa " maison ! Elle y était trop attachée

Après sa mort le gendre avait dû vider la maison.
- Au, nom du ciel pourquoi gardait-elle des trucs pareils ? S'écriait-il. Des engins qui n'ont pas dû fonctionner depuis au moins dix ans !

Sa fille tout en trouvant qu'il débarrassait bien vite ne pouvait lui en vouloir. C'était un vrai travail de Romain qu'il accomplissait depuis trois jours et il fallait bien l'admettre, sa mère avait la manie, poussée jusqu'à l'extrême, de tout conserver, même les choses les plus inutiles.
- Elle devait se dire que ça pouvait peut-être servir un jour.
Tout le monde savait qu'il serait impossible de déraciner cette mère en l'invitant à vivre si loin de chez elle. Mais comment faire autrement ? C'était cela ou une maison médicalisée.
Peut-on passer une vie sans pleurer ? Cette femme s'était toujours montrée forte de son vivant. Toujours plus forte au cours des ans. Et peu de temps avant sa mort, elle s'était retrouvée défigurée, rabougrie, fripée comme un vieux vêtement non repassé et jeté en boule dans un coin. Cette femme désormais si petite, si maigre, n'avait cependant jamais sombré dans l'enfance.  Elle ressemblait déjà à un cadavre que la mort n'aurait pas encore eu le temps de défroisser.

Elle regarda sa mort comme elle regardait l'écran du téléviseur, sans véritable intérêt, en pensant sans doute à son mari défunt.


Date de création : 14/03/2014 . 20:32
Dernière modification : 24/03/2015 . 11:22
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C'est une habitude chez certains en France de critiquer le pouvoir en place, dès qu'il est en place. Stupidement reprochant même parfois ce qui était dans le propre programme de ces gens.

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